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Le billet du professeur KOLESSNIKOW   N°16 : Avril 2022. 

 
 
N°16 : Avril 2022.   Woke Side Story
 

Le wokisme, qui déferle en Europe depuis les années 2010 en provenance des États-Unis d’Amérique est-il une queue de comète du marxisme comme le suggèrent les uns, ou bien l’aube d’une nouvelle révolution culturelle, comme l’affirment les autres ? Les deux mon général ! Il faut remonter à 1960, date d’apparition de la Nouvelle Gauche américaine (par opposition à la « Old Left » du début du 20ème ouvriériste, socialiste et affrontée dans la « lutte des classes » au grand Capital), pour trouver les racines de ce qui deviendra le politically correct (années 80), puis la cancel culture et le mouvement woke depuis la fin des années 2010. Sous l’influence de l’école de Frankfort (notamment Horkheimer, Adorno et Marcuse, réfugiés aux États-Unis pour fuir l’hitlérisme) qui se distingue du marxisme classique en s’ouvrant au freudo-marxisme et à la sociologie critique, sous l’influence également de l’anarcho-syndicalisme politique de Noam Chomsky (professeur au MIT et grand opposant à la guerre du Vietnam), des écrits de Paul Goodman ou du sociologue C. Wright Mills, mais aussi du mouvement pour les droits civiques (et contre la discrimination raciale) du pasteur Martin Luther King, de la contre-culture hippie et du protest song de Bob Dylan et Joan Baez, la Nouvelle Gauche rassemble toutes les mouvances contestataires : pacifistes opposés à la guerre du Vietnam, Noirs, minorités ethniques, femmes, homosexuels, étudiants, dans une mentalité idéaliste, une philosophie libertaire et progressiste.

 

De la contestation de l’université de Berkeley (1964) au soulèvement de l’université de Columbia et aux émeutes de Chicago (1968) en passant par le SDS (Students for a Democratic Society, d’abord réformateur puis radicalisé), ces mouvements forment une tradition politique favorisant la décentralisation et le non-leadership, d’inspiration populiste. Mais en raison de son manque de constance idéologique et stratégique (cf. éclatement des Black Panthers en 71, lassitude et désillusion du mouvement antiguerre), cette Nouvelle Gauche se désintègre dans les seventies alors que Nixon écrase Mac Govern aux présidentielles de 72 (après le marasme économique de 69/70 et le long enlisement au Vietnam du démocrate Lyndon B. Johnson) et  va mener une politique de retrait, entamant la détente avec le bloc communiste (rencontre en Chine entre Nixon, Mao et Zhou Enlai). Dès lors la contestation se replie sur des causes plus concrètes et plus valorisantes comme celles de l’environnement. Finalement c’est le choc pétrolier de septembre 1973 qui met fin à la longue période de croissance des sixties, plongeant l’Amérique dans la grande crise économique inaugurée avec la récession de 74/75. « The Revolution is over, baby ! « , titrait le Washington Post…

 

Certes mais les idées ne meurent pas, elles se renouvellent sans cesse ; la composante marxiste initiale de la Nouvelle Gauche américaine, déjà mâtinée de freudisme, allait intégrer durant les années 70, au sein de l’univers de la bien-pensance des intellectuels de gauche de la Côte Est, la philosophie postmoderne française des Foucault, Lacan, Derrida, Deleuze et autres Baudrillard : la « French Theory » déconstructiviste des années soixante (récusée par Chomsky). C’est sur la base de ce terreau idéologique effervescent qu’allait s’implanter l’étiquette « politically correct » dans les années 80, d’abord sous la reprise auto-dérisoire au sein des milieux progressistes américains du vieux vocable léniniste de la « ligne politique officiellement correcte du parti » avant le maccarthysme : par exemple une féministe un tantinet rendre-dedans pourra dire ainsi publiquement « j’aime bien me mettre du vernis à ongles de temps à autre, même si ce n’est pas très politcorrect » (cf. souvenirs d’Alice Jardine), et ainsi de suite. Le mécanisme à l’œuvre est pervers : il faut se démarquer toujours plus, être plus critique, plus « borderline » et désobligeant à l’égard des « coincé·e·s« , pour être « in » (dans le coup, bref dans le vent de l’Histoire !) et décrocher les médailles de la distinction médiatique ; on est apparemment libertaire mais on se rapproche alors d’un totalitarisme de la pensée !…

 

En effet à partir du moment où la critique a quitté le terrain de l’analyse sociale pour sauter dans celui de la morale et du narcissisme, on va forcément dériver dans l’émotion, les névroses et la folie d’une analyse des soi-disant présupposés inconscients du langage ! C’est la réaction conservatrice et puritaine des années Reagan et Bush (père) qui va y mettre le holà. Ce dernier déclare en 1991 (deux mois après la fin de la 1ère guerre du Golfe et alors que les USA sont au sommet de leur puissance politique et militaire) qu’un nouvel ennemi intérieur a fait son apparition, le politiquement correct : « bien que ce mouvement soit né d’un souhait louable de balayer les débris du racisme, du sexisme et de la haine, il remplace d’anciens préjugés par de nouveaux« . Et il parle de « croisade contre la civilité » menée dans les universités par des « extrémistes politiques » qui montent les citoyens américains les uns contre les autres sur « la base de leur classe ou de leur race« . Finalement ce courant du politically correct sombrera dans le ridicule, accablé de railleries telles que la réécriture moqueuse des contes de fées : « Banche Neige et les sept verticalement différents » (pour ne pas dire que les sept nains sont difformes) du satiriste James Fin Garner va ainsi faire un tabac en 1994…

 

Mais le politiquement correct va être également attaqué à gauche, par les progressistes américains radicalisés qui entendent bien se démarquer de cette gauche bourgeoise-bohème aux critiques trop lisses et qui s’éloigne avec ses valeurs individualistes, conformistes et mondaines, des préoccupations des minorités opprimées. C’est le mouvement Black Lives Matter qui relance la donne à partir de 2013. La vie politique américaine se complexifie avec les fractures du wokisme (au sein des Démocrates) et du populisme (chez les Républicains). Face à l’élection de Trump en novembre 2016, le progressisme US (toujours mû par sa vision bipolaire : forces de « progrès » contre forces de la réaction) se relance et les minorités feront bloc derrière Kamala Harris, la très progressiste vice-présidente de Joe Biden ! La nouvelle attaque porte maintenant sur les terrains du féminisme genré, du relativisme culturel, du racialisme ou du machisme des traditions et racines américaines, etc. Elle se déchaîne à l’université dans les analyses critiques des études littéraires et culturelles qui se piquent d’anthropologie, de linguistique, d’analyses comparées, etc., donnant naissance à de nouveaux masters en Gender Studies aux larges débouchés dans les organisations politiques, la bureaucratie administrative, les entreprises commerciales, etc., qui se hâtent de prendre le train en marche aux États-Unis ! Cette révolution culturelle woke (de l’argot afro-américain « éveillé », sous-entendu aux discriminations et aux injustices) va bon train également dans les toutes récentes blogosphères (avec leurs followers) et communautés de réseaux sociaux apparues début 21ème (facebook, twitter, instagram, YouTube et autres TikTok, il y en a des dizaines), une arme technologique qui décuple la force des idées notamment au profit des minorités actives ultra spécialisées et radicalisées…

 

Ce wokisme enragé qui veut tout juger à l’aune de la conscience présente en faisant table rase du passé (cancel culture ou culture de l’effacement), et défend l’antiracisme et le féminisme de façon essentialiste et victimaire, franchit alors l’Atlantique et s’installe en Europe où la gauche, outrée par le populisme de Trump, était restée en rade avec le recul de l’idéologie socialiste. Il va pouvoir réensemencer le champ idéologique progressiste d’un nouveau gauchisme identitaire avec sa rage de la déconstruction, son décolonialisme outrancier, son indigénisme rejetant tout de la civilisation occidentale, son injonction de la repentance, son paradoxe ahurissant de l’islamogauchisme (alors que le progressisme avait toujours considéré la croyance en Dieu comme un opium du peuple et voyait dans l’islam le comble de l’oppression patriarcale), son admiration sans bornes des mouvements LGBT et autres genres, son rejet agressif des racines, des notions élémentaires de nation historique, de sentiment patriotique, d’attachement aux valeurs populaires et même aux principes démocratiques de respect de la volonté collective et de laïcité, vivant dans un éternel présent hors-sol et jugeant de tout avec un regard inquisitorial et une volonté totalitaire, faisant des émules en France et obligeant les progressistes les plus honnêtes à monter au créneau : « Je dis attention à ne pas s’enfermer dans une façon de lutter qui a plus tendance à exclure et à diviser qu’à inclure et qu’à permettre la convergence des luttes », déclarait ainsi Caroline Fourest en avril 2021 en taclant la candidature écoféministe woke de Sandrine Rousseau pour les présidentielles 2022 et en dénonçant à juste titre l’apparition d’une police de la culture.

 

En réalité le wokisme est bel et bien un avatar du marxisme en même temps qu’un tsunami culturel. Marx s’est toujours présenté lui-même comme le continuateur et le critique de la philosophie des Lumières et il expliquait, grâce au matérialisme historique, que des « contradictions internes » à l’œuvre dans l’infrastructure économique et sociale donnaient la direction à suivre pour les luttes ouvrières : exit le socialisme humaniste et réformiste au profit de l’aspiration révolutionnaire au tourant des 19ème/20ème siècles vers la « société sans classes » selon le cap donné par le « socialisme scientifique »! Mais les luttes tardant à mûrir le bolchevisme russe se proposera de faire accoucher au forceps la société nouvelle ; c’est que la Russie partie plus tardivement (fin 19e comme le Japon) dans la Révolution industrielle, connaissait un développement économique ultra rapide et ne penchait pas vers la révolution sociale. Pas plus qu’ailleurs : au lieu de l’apocalyptique crise finale du capitalisme et d’un embrasement révolutionnaire mondial, ce fut l’avènement de la consommation de masse (dès les années 1920 aux États-Unis) ! L’Occident n’aura jamais compris qu’Octobre 1917 a signifié en fait le choc de l’idéologie face au réel : bref le marxisme en action, condamné à s’auto-contredire ! Que faire, disait Lénine ? Prendre le pouvoir ! Puis changer le réel apparent par le totalitarisme pour le rendre conforme à la théorie (l’URSS, patrie des travailleurs) : ce sera l’œuvre de Staline. Aujourd’hui cela continue : exit le socialisme politique, place au socialisme de la morale New Age ! C’est toujours le bolchevisme dans les têtes ou la négation du réel…

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