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N°15 : Mars 2022. Les médias et l’invasion de l’Ukraine : entre info et intox

La presse mainstream présente Poutine comme un agresseur sans plus se poser de questions. Hélas les écoles de journalisme ne sont plus ce qu’elles étaient… À l’époque de l’impérialisme soviétique des années 60/70, lorsque l’URSS cherchait à promouvoir son modèle au-delà du glacis des pays de l’Est, poussant ses pions en Afrique noire, au Maghreb, en Amérique du Sud, formant de futurs cadres du tiers monde à l’université Patrice Lumumba, le président Kennedy menaça Moscou d’une guerre nucléaire si Khrouchtchev ne retirait pas ses fusées de Cuba (1962). Après l’implosion de l’Empire des Soviets (1991) le mouvement s’est inversé et les USA, profitant de leur victoire dans la guerre froide, imposent partout la Pax Americana, parfois sous couverture OTAN (Afghanistan), mais le plus souvent du droit du plus fort (Kosovo 1998/99, guerre d’Irak de 2003 cf. prétexte des armes de destruction massive de Saddam Hussein, inventées par la CIA). Depuis la Russie est ressortie de son humiliation politique, économique et morale grâce à Poutine, et les Américains interviennent en sous-main : noyautage des « révolutions de couleur » (Géorgie 2003, Ukraine 2004, Biélorussie 2005) dans le but d’imposer au monde le modèle US. En 2008 encore, l’UE qui tenait compte des inquiétudes russes s’efforçait de freiner la demande d’adhésion à l’OTAN de l’Ukraine. Aujourd’hui le leader russe tape du poing sur la table : stop !

La révolution du Maïdan de 2014, largement issue des efforts US pour arracher l’Ukraine à l’orbite de la Russie, a chassé le président élu et la guerre civile qui s’est ensuivie s’est stabilisée sur le front Est du Donbass dans la partie carrément prorusse du pays, qui est une plaque tectonique entre l’Europe occidentale et le monde slave depuis des siècles (la Crimée par exemple est russe depuis 1783). Poutine appuie alors les séparatistes ukrainiens (qui soutenaient en 2014 le pouvoir légal du président Ianoukovitch du parti des Régions, élu en 2010) très exactement comme les Américains alliés à Mohammed ben Salman d’Arabie Saoudite l’ont fait au Yémen (jusqu’à Biden), en soutenant l’ancien président contre les rebelles Houthis qui avaient pris le pouvoir en 2014. Comment Poutine pourrait-il accepter de voir la Russie encerclée par les Occidentaux sans réagir ? Car avant même l’intégration des pays de l’Est dans l’UE en 2004/07, c’est leur entrée dans l’OTAN qui s’est effectuée contrairement à la parole donnée par James Baker et Helmut Kohl à Mikhaïl Gorbatchev en 1989 que cela n’arriverait pas. La Russie était alors trop faible pour s’y opposer, Poutine n’ayant accédé aux affaires qu’en 2000 dans un pays dévasté par le chaos eltsinien. L’installation des missiles US en Pologne (2010) et Roumanie (2013) en violation du traité de 1997 entre l’OTAN et la Russie, ne pouvait qu’exaspérer plus encore le chef du Kremlin. Au moins les accords de Minsk 2 (2015) lui permettaient-ils de bloquer la demande d’adhésion à l’OTAN de l’Ukraine par Donbass interposé mais Kiev s’est assis dessus « oubliant » d’organiser l’autonomie constitutionnelle de ces régions. Aujourd’hui, avec ses missiles hypersoniques Zircon, Avangard et autres Kinjal, Poutine surclasse parfois les Yankees au moment où l’Amérique de Biden se braque en fait contre la Chine (après que Trump ait dit aux Européens de se défendre eux-mêmes et après le retrait piteux et unilatéral d’Afghanistan). Biden n’a rien voulu savoir des demandes réitérées de dialogue de la part de Poutine sur les garanties de sécurité exigées contre l’extension de l’OTAN à l’Ukraine. Si l’un est paranoïaque l’autre est sourd !

Les Américains ont déjà dit qu’ils ne se battraient pas pour Ukraine (non membre de l’OTAN), l’Allemagne, qui craint pour son approvisionnement gazier, a pourtant dû lâcher Nord Stream 2 pour un temps afin d’obéir à Biden. Poutine fait monter les enchères en joueur expérimenté testant le degré d’unité de l’Europe et surtout les capacités de réaction de l’Amérique. Ancien chef du FSB, il est rationnel, audacieux, imprévisible et habitué à tout faire plier. E. Macron, président tournant du Conseil de l’UE, a tenté la diplomatie (pensant aussi se poser pour les présidentielles d’avril), mais n’avait rien de bien nouveau à proposer à Poutine, lequel sait bien qu’il n’y a pas de Défense européenne. Les derniers jours, où chacun s’observait tout en hurlant qu’on l’étranglait, ont offert le triste spectacle d’un blocage total. Joe Biden n’a vraiment pas été à la hauteur, ne comprenant pas que l’heure était venue d’un rééquilibrage de la sécurité en Europe, acceptable pour tous après 30 ans d’impérialisme US et des dizaines d’interventions extérieures des armées yankees. C’est cette mécanique infernale qui a débouché sur le déclenchement des opérations militaires du 24 février qui nous a tous surpris. Cela masquait la guerre des temps nouveaux, hybride, mêlant des moyens multiples : cyberattaques, intoxication médiatique, gesticulation et provocation militaires, coups multi bandes dans un jeu géopolitique multi puissances et multi enjeux. Chacun se tient par la barbichette et le véritable danger c’est que l’un des acteurs soit un peu trop sincère ou déraisonnable…

Mais notre cécité vient de loin ! Le 6/02/2015 l’ex secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, affirmait au Daily Telegraph que Poutine, au-delà de la question ukrainienne, pourrait envahir un État balte pour tester la solidité de l’OTAN ! Hillary Clinton, candidate face à Obama en 2016, comparait Poutine à Hitler ! Le 13 février 2022 Bernard Guetta évoquait chez Poutine une « confusion mentale » (sur France Inter), expliquant que le chef du Kremlin, voulant faire pression sur l’Occident, aurait obtenu l’inverse du but recherché et qu‘il serait maintenant dépassé par les événements, ne sachant que faire alors qu’à l’origine il ne voulait pas envahir l’Ukraine (ajoutant que Macron lui aurait expliqué ses propres intérêts) ! Le rôle de pompier pyromane des Américains lui échappe totalement ! Le 21/02/22, sur la même radio, c’est Pierre Aski qui se risquait à évoquer le danger d’accords style Munich 1938 (alors que le régime nazi -Deutschland über alles- reposait sur une économie de guerre et de prédation tournée idéologiquement vers l’agression extérieure)…

Comment expliquer ces analyses de nos « experts » en géopolitique ? Tout d’abord elles viennent toujours de personnalités adoubées par les grands médias, qui développent devant des journalistes-animateurs TV ou radio leurs thèses savantes mais déformées par un prisme mental bien candide : l’histoire serait linéaire et l’on serait soit réactionnaire soit progressiste… Dans les blogs on trouve des analyses bien supérieures par l’ampleur des connaissances mises en avant et la compréhension de la complexité du réel, mais qui ne peuvent passer le mur de verre du politiquement correct régnant dans les médias. Logique : si l’on fait une étude sans parti pris, on ennuie l’auditeur et on ne sert pas les intérêts idéologiques des chaînes de télévision. Car justement, c’est là le second point, ne font carrière dans les médias que des journalistes progressistes aux lunettes roses formés ou plutôt déformés par l’idéologie néomarxiste devenue majoritaire à l’Université comme à Sciences Po… Le journaliste mainstream est intimement convaincu d’informer de manière neutre, d’autant que sa morale, toute en retenue et bien-pensance politcorrectes, le hisse agréablement vers les sommets du métier !

Creusons un peu plus la question : à l’Ouest les trotskistes impénitents, les communistes rêveurs, les gauchistes idéalistes sont toujours vivants contrairement à l’ancienne URSS, où ils ont montré ce qu’ils savaient faire. En France, restés accrochés à leurs vieilles lunes politiques, ils grimperont carrément dans la société après Mai 68, devenant aux côtés de la jeune bourgeoisie conservatrice les nouvelles élites économiques, politiques, sociales et culturelles, portées par le vent progressiste devant lequel la droite a rendu les armes idéologiques ! Effectivement de nombreux journalistes viennent en réalité de la presse écrite de gauche, extrême ou centriste (Libération, Marianne, le Nouvel Obs, Le Monde, le Point, l’Express), ou bien leur carrière s’est nouée grâce à des contacts dans les milieux des radios du « Service Public » (France Inter), du militantisme politique de gauche ou du spectacle d’avant-garde. Avec la victoire de Mitterrand en 1981 la chasse aux sorcières a viré les têtes de droite et installé celles de gauche à la TV et à la radio : classique retour de balancier ! Or ces journalistes-là vomissent littéralement le patriotisme et les valeurs traditionnelles, défendues à présent à l’EST, en Russie mais aussi Pologne, Hongrie, Tchéquie, etc. Les journalistes plus conservateurs se réfugiant au Figaro, Paris Match, Les Échos, Valeurs Actuelles, RTL et autres Europe 1. Du coup ce pouvoir médiatique mainstream déclare sur le mode bisounours qu’un pays indépendant (l’Ukraine) est agressé par une puissance étrangère (la Russie). CQFD ! Pourquoi faire état de la guerre civile qui dure en Ukraine depuis 2014 (les tirs et les exactions ont en fait été incessants à la frontière du Donbass) alors que l’opinion en Occident l’a oubliée au point de se demander : d’où peuvent bien venir ces soudaines tensions entre l’Ukraine et la Russie, deux pays limitrophes mais indépendants ?! On a ainsi en Europe un système de propagande bien rodé avec des éléments de langage médiatiquement efficaces : « l’annexion de la Crimée », « l’agressivité de Poutine », le « camp du Mal » des dictateurs Poutine et Xi Jinping face au camp du Bien rallié aujourd’hui par les progressistes et les tenants de la culture woke…

Les coups de menton de Joe Biden et Boris Johnson (qui mettaient de l’huile sur le feu pour masquer la faiblesse de leur autorité intérieure) furent ainsi relayés par les médias sans autre forme de procès : « la balle est dans le camp de Poutine » nous disait-on ! En réalité on se gardait bien d’évoquer la seule et unique question qui se pose : celle de l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN, ardemment souhaitée par les Yankees pour affaiblir la Russie et que seule l’Europe pourrait régler, en la gelant ! La guerre éclair décidée par Moscou vise selon Poutine à démilitariser et « dénazifier » l’Ukraine comme il l’a expliqué à la télévision pour légitimer cette action aux yeux de l’opinion russe. Cela signifie que pour lui Zelensky n’est qu’une marionnette des USA, ultra dangereux dans la mesure où il voulait reconstruire l’arsenal nucléaire ex soviétique, et que pour lui le pouvoir ukrainien est lié aux milices ultranationalistes (Pravi Sector, Svoboda, Una-Unso pour les plus connues mais il y en a des dizaines d’autres tel le bataillon Azov qui possède un vaste arsenal : blindés, drones, canons, bases d’entraînement militaire ainsi que son propre parti, National Corps, qui est en relation avec les mouvances néonazies du monde entier). Ce sont des milieux minoritaires mais en osmose avec la classe politique au pouvoir et qui ont été activement à la manœuvre lors du Maïdan, financé par les États-Unis et les oligarques ukrainiens (Porochenko notamment qui deviendra président de 2014 à 2019), lesquels contrôlent l’économie, les médias, achètent juges et députés dans ce pays où la corruption est reine (comme en Russie du temps de Eltsine). Les choses sont complexes ! Mais la jeunesse ukrainienne est surtout enflammée par un sentiment patriotique ombrageux (et c’est bien compréhensible dans cette nation ukrainienne qui a seulement 30 ans d’indépendance). C’est elle qui a servi de masse de manœuvre au coup d’État de 2014 en croyant sincèrement que l’Occident allait apporter à l’Ukraine aide financière, protection militaire et avenir démocratique et se laissant séduire par les exhortations d’excités tels que Victoria Nuland, responsable du secteur Ukraine au sein du département d’État américain, venue encourager les manifestations contre Ianoukovitch, ou bien les prêches grandiloquents de notre inénarrable BHL glorifiant les jeunes ukrainiens « morts sur le Maïdan le drapeau étoilé de l’Europe entre les bras ». La triste réalité c’est que les Occidentaux ont dupé les Ukrainiens et que c’est dégoûtant…

Nous aurions pu et dû éviter l’horreur de la guerre lancée par Poutine ! L’option militaire qu’il a choisie, certes choquante mais la géopolitique ne connaît pas la morale, vise à faire tomber le régime de Kiev dans une guerre préventive pour finlandiser l’Ukraine. Le contentieux dans les relations entre les deux pays remonte à l’installation en 1922 d’une République socialiste soviétique d’Ukraine aux ordres de Moscou, qui a douché le sentiment nationaliste ukrainien naissant, exacerbé ensuite par les crimes de Staline lors du Holodomor de 32/33 (sept millions de morts exterminés volontairement par la faim en Ukraine et au Kouban), sujet tabou en Russie. On peut comprendre que les troupes d’Hitler y aient d’abord été accueillies comme des libérateurs ! La collaboration des nationalistes et des nazis est un fait marquant qui a laissé des traces dans l’histoire ukrainienne, autant que la guerre contre Hitler pour le peuple russe qui a payé la victoire de 25 millions de morts (contre 0,3 aux USA) ! L’Occident s’est toujours bouché les yeux sur la réalité soviétique, refusant même un procès de Nuremberg du communisme… Il continue avec la réalité russe voyant Poutine comme un dictateur fou voulant revenir à l’Empire. En fait l’homme est brutal, ne se soucie guère des malheurs des Ukrainiens et n’a que faire des principes démocratiques dont se réclament en paroles les présidents Américains (tels Clinton, G.W. Bush, Obama) qui se sont livrés à des bombardements « humanitaires » en Serbie, en Irak, ou à des opérations de déstabilisation (Biélorussie, Ukraine), pour la « défense du monde libre » et surtout des marchés. L’émotion sincère qui secoue l’Occident est-elle d’abord pro-Ukraine ou antirusse ? Car enfin nous sommes restés indifférents à propos du Kosovo, des drames du Moyen-Orient ou dernièrement de l’Arménie ! Hélas Poutine a choisi l’offensive militaire pour contrer la poussée yankee et c’est risqué car pas plus que les autres le peuple russe ne veut d’une guerre d’agression, surtout contre ses frères slaves et orthodoxes d’Ukraine…

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