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Le billet du professeur KOLESSNIKOW N°14

N°14 : Février 2022. La crise des migrants en Biélorussie, révélateur inattendu de l’enfermement occidental dans son idéologie binaire…

La crise des migrants, bloqués aux frontières lituanienne et lettonne depuis juillet, a pris un tour médiatique accentué depuis fin novembre 2021 avec l’afflux de nouveaux « réfugiés » à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne, et les commentateurs s’en donnent à cœur joie pour pointer le jeu ignoble de Loukachenko. Ce dernier n’avait-il pas cyniquement déclaré : « nous ne retiendrons personne. Nous ne sommes pas leur destination finale, après tout. Ils se dirigent vers l’Europe des Lumières, accueillante et chaleureuse ». Cependant il semblerait que la Biélorussie ait largement favorisé le passage des migrants pour gêner l’UE qui l’avait sanctionnée à propos des dernières élections, fort peu démocratiques. Et nos brillants journalistes de pointer un Vladimir Poutine tirant les ficelles de la marionnette Loukachenko : “Profondément, ce qu’il se passe, c’est que monsieur Poutine ne veut pas d’une affirmation politique de l’Union européenne et qu’il essaie donc de la diviser, de la fragiliser”, a analysé l’ancien commentateur géopolitique de France Inter et maintenant eurodéputé LREM Bernard Guetta jeudi 11 novembre. “Ce n’est pas une crise migratoire là, c’est un coup politique qui a été monté”, a-t-il poursuivi.

Franchement ce n’est pas du meilleur Guetta, cela me paraît même assez stupide pour le coup. D’une part l’Europe était déjà en train de se diviser toute seule : après le Brexit, c’est l’Europe de l’Est qui rue dans les brancards contre les nouvelles valeurs woke de Bruxelles (jamais affirmées dans l’UE) au nom de la souveraineté des peuples et de leur droit à maintenir leur identité culturelle et de ce point de vue le bras de fer de la Pologne avec la Biélorussie ne pouvait que finir par rapprocher provisoirement Paris, Berlin, Bruxelles et Varsovie (d’ailleurs Ursula von der Leyen, reprenant l’expression utilisée par les dirigeants polonais a finalement parlé d’attaque hybride contre la frontière polonaise et la frontière Schengen) ! D’autre part Poutine aurait tout à perdre à vouloir ainsi afficher un machiavélisme aussi tordu, risquant de fragiliser le statut de puissance internationale de la Russie retrouvé au tournant des années 2000/2010 (nouveau partenaire de l’OMC, à la tête des BRICS, victorieuse de Daesh en Syrie et devenue incontournable au Moyen-Orient, proche de la Chine, etc.), statut déjà suffisamment écorné avec la crise ukrainienne, jamais terminée.

L’Europe recueille en fait les fruits de son aveuglement : avec l’effondrement de l’URSS, les États-Unis ont sans aucune pudeur laissé libre cours à leur volonté d’imposer par la force la Pax Americana au Moyen-Orient (guerres du Golfe) mais également une « transition démocratique » en Europe de l’Est pour assurer la « fin de l’Histoire » (victoire de la démocratie libérale et de l’économie de marché qui se dessinait d’après Fukuyama avec la fin des dictatures dans la péninsule ibérique et en Amérique latine, puis avec la chute du mur de Berlin et l’implosion de l’URSS). Du soutien actif pour la réélection Eltsine en 1996, en passant par le financement dès 2001 (notamment via leurs ONG et la fondation Soros) des tentatives de révolutions de couleurs en Biélorussie, Ukraine, Géorgie, etc., et l’élargissement de l’OTAN en 2004 aux ex pays du glacis soviétique (trahissant la parole donnée à Gorbatchev par James Baker et Helmut Kohl en 89), jusqu’à l’installation de bases avancées du bouclier antimissile en Roumanie (2015), Pologne (2018), Les États-Unis d’Amérique pratiquent une politique d’écrasement de tout ce qui résiste à leur domination mondiale. Mais apparemment les commentateurs agréés par les médias occidentaux, tel Bernard Guetta justement, n’en ont jamais pris conscience, à moins que plus simplement ils ne se voilent la face derrière leur posture manichéenne de défenseurs du camp du Bien !

Eh oui, nous n’avons jamais pris en compte les efforts obstinés poursuivis par les États-Unis pour démembrer l’Empire soviétique ni leur manipulation de la révolte en Ukraine (une des trois composantes de l’ancien empire des Tsars) lors du Maïdan de 2014, qui va dégénérer en guerre civile. Poutine soutient alors le président Ianoukovitch régulièrement élu en 2010 ainsi que les forces de l’Ukraine de l’Est russophone et orthodoxe, contre la partie occidentale pro européenne issue du coup de force (et à époque les États-Unis font très exactement la même chose dans le conflit du Yémen contre les rebelles houthis, chiites). Mais en Occident règne le deux poids deux mesures car Poutine incarnerait le camp du Mal et les USA celui du Bien, et la Russie, qui a « annexé » la Crimée en 2014 (au sens où la France a « annexé » l’Alsace/Lorraine en 1918) et aurait agressé l’Ukraine, fait seule figure de grand méchant loup ! La Biélorussie, elle, qui a déployé des efforts de médiation entre la Russie et l’UE dans la guerre du Donbass, sera libérée des sanctions prises contre elle en 2004 à propos des élections et du sort des opposants politiques. Depuis la réélection, vraisemblablement entachée de fraudes, de Loukachenko en août 2020, les sanctions furent à nouveau aggravées… Mais de quoi donc l’Union européenne se mêle-t-elle ?!! La Biélorussie est une nation indépendante et l’Europe n’a pas à s’immiscer dans sa vie politique intérieure ! D’ailleurs le fait-elle au sujet de la Turquie, de l’Iran, de la Chine, etc ? Et la Biélorussie de son côté aurait-elle protesté contre l’éviction du candidat Fillon en 2017 ? Se serait-elle fendue d’une leçon de démocratie adressée à la France pour le non-respect du refus (dans les urnes) du Traité Constitutionnel de 2005 et imposé au Congrès par Sarkozy en 2008 ? Non, car ce sont des affaires tordues mais françaises !

C’est très facile pour les groupuscules d’agitateurs de manipuler l’opinion publique via des campagnes d’intox relayées par la presse, la radio, la télévision, l’internet et les réseaux sociaux (surtout lorsque l’on travaille pour une idéologie déjà bien installée) et de crier au complotisme russe organisé en sous-main par Poutine. Ce n’est pas bien entendu que ce dernier soit une pure colombe mais que les arcanes de la géopolitique sont autrement complexes ! Un grand ramdam médiatique a été organisé lorsque Loukachenko, en mai 2021 avait obligé un avion de ligne Ryanair du vol FR4978 Athènes-Vilnius (qui survolait le territoire) à se poser à Minsk pour s’emparer de l’opposant Roman Protassevitch se trouvant à bord. Certes, c’est là un acte absolument condamnable et qui viole les conventions internationales, tout comme celui de l’Europe qui avait fait strictement la même chose en 2013 (vraisemblablement sous la pression des États-Unis) en obligeant le vol en provenance de Moscou du président bolivien Evo Morales à se poser à Vienne, car il était suspecté d’y cacher Edward Snowden, le lanceur d’alerte recherché par la CIA pour espionnage. Mais comme pour le Yémen c’est là un crime de l’Empire du Bien, c’est donc presque une bonne action pour nos commentateurs bisounours et donc l’on n’en parle pas…

Certes Loukachenko, élu dès 1994 pour son image de Monsieur Propre s’est accroché au pouvoir dans une dérive autoritaire à l’africaine, mais nous avons oublié qu’il a évité à son pays le chaos eltsinien (l’équivalent pour la Russie de la crise américaine de 29) et qu’il y a maintenu l’unité sociale en restant populaire sur la base d’un socialisme de marché, du maintien de l’ordre public et de la lutte contre la corruption. C’est ce fragile équilibre politique qui a fini par éclater pour trois raisons : tout d’abord l’impatience de la jeunesse qui aspire à plus de confort et de liberté, mais aussi l’ingérence américaine car dès 2005 Condoleeza Rice, la secrétaire d’État de G.W. Bush, rencontre le mouvement d’opposition biélorusse Zubr en Lituanie (et va former ses cadres aux États-Unis), et enfin la volonté de Loukachenko de s’émanciper de la tutelle de Moscou en achetant du pétrole américain, en accueillant des investissements chinois… C’est un contresens total de penser que Poutine est à la manœuvre, dans une situation qui lui échappe largement. En réalité le Kremlin cherche à sortir en douceur du guêpier biélorusse : impossible de soutenir l’encombrant Loukachenko sans dégâts diplomatiques et d’image, et impossible de le laisser tomber sous peine de voir se reproduire en Biélorussie un scénario à l’ukrainienne ! Une fois de plus, il finit par s’en sortir à son avantage après avoir demandé aux européens de négocier avec Loukachenko : c’est Angela Merkel en tête, puis Emmanuel Macron qui lui demandent par téléphone de jouer le rôle de médiateur, étant le seul à avoir prise sur le dictateur du Bélarus. De fait Poutine l’avait déjà sèchement recadré affirmant qu’il n’y aurait pas d’interruption des livraisons de gaz à l’UE via la Biélorussie. Depuis, les mêmes avions qui les avaient amenés avec l’aide de la Turquie, commencent à rapatrier des migrants au Moyen Orient…

Le problème dans cette crise c’est plutôt la psychologie des Loukachenko (ancien dirigeant de Sovkhoze qui se rêve à l’égal des grands) et Erdogan qui se verrait nouvel Atatürk (mais version islamique et nostalgique de l’Empire ottoman). Certes Loukachenko n’est pas un jusqu’au-boutiste aussi fou que Saddam Hussein ou Mouammar al Kadhafi qui jouaient avec le feu, et même la figure de proue de l’opposition biélorusse, Maria Kolesnikova, signale dans un entretien donné à Euroefe que Vladimir Poutine appelle subtilement le gouvernement de Minsk à tenir compte du message relayé par les manifestations populaires : « Tout le monde ne semble retenir que la première partie des propos du président russe, alors que la deuxième partie est bien plus essentielle. Vladimir Poutine indique que si la population envahit les rues, c’est qu’elle n’est pas contente. Il faut alors l’écouter afin de trouver un compromis. » Hélas la grande majorité des commentateurs, aveuglés par leur haine anti Poutine, font une lecture purement idéologique des événements ! D’après leurs savantes analyses Poutine se préparerait même en cette fin janvier 2022 à une agression de grande ampleur contre l’Ukraine. Bien sûr ils ne disent pas un mot de la crainte du chef du Kremlin à la voir intégrer l’OTAN, ou plutôt de voir carrément les forces de l’OTAN (dirigées par les États-Unis pour lesquels l’Europe n’est qu’un vassal) intégrer l’Ukraine ! Poutine doit préparer la défense de la Russie face au monde occidental qui veut marcher sur les plates-bandes de sa zone d’influence : rappelons que l’Ukraine historiquement c’est tout bonnement le berceau de la Rus’ de Kiev (la Russie primitive au temps des vikings). Les États-Unis n’avaient pas accepté l’installation de missiles soviétiques à Cuba en 1962 et comme on les comprend ! Par contre ils trouvent tout naturel d’en installer aux frontières de la Russie et là c’est du foutage de gueule… À vrai dire Biden se trouve piégé, il doit faire montre de fermeté au plan militaire (8500 hommes mis en alerte), sinon comment la Chine, son véritable challenger, le prendrait-elle au sérieux demain au sujet de Taïwan ? Le monde occidental ressemble de plus en plus à l’ex URSS où un seul et même discours avait remplacé l’analyse politique. Pour l’instant l’establishment médiatique qui possède le monopole quasi absolu de la parole n’en est pas vraiment conscient, de sorte que la France est bâillonnée et enfermée dans une camisole de force, condamnée à subir depuis des décennies le déversement insupportable de la langue de bois. Mais j’y pense : peut-être y aurait-il un lien avec le phénomène Zemmour… « Damned » !

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