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Le billet du professeur KOLESSNIKOW N°9

N°9 : septembre 2021. Les paradoxes de l’armée française, si forte et si faible

« La vraie loyauté consiste à dire la vérité à son chef », écrit le général de Villiers dans son livre Servir, publié en 2017 après sa démission fracassante du poste de chef d’État-Major des armées : il se refusait à entériner la nouvelle coupe sombre des dépenses militaires prévue par le tout jeune président Macron. De fait, alors que partout depuis 2015 (États-Unis, Chine Russie…) les dépenses militaires sont marquées par une augmentation sensible, la France, elle, poursuit son effort de réduction depuis la fin des années 80 ! Avec François Hollande la réduction des dépenses voulues par l’UE se fait clairement au détriment de l’armée (dans le droit fil des mesures Sarkozy et des promesses du candidat Fillon car droite et gauche partagent alors la même politique d’austérité). Or au plan international les années 2010 marquent un tournant (tensions avec la crise ukrainienne de 2014, développement du terrorisme islamique en Europe depuis 2015, déstabilisation au Moyen-Orient à la suite des Printemps arabes, enlisement de la guerre de Syrie…). Effectivement, après la chute du mur de 1989 puis la fin de la guerre froide (écroulement de l’URSS en 91), le risque de guerre nucléaire se dissipa et ce fut l’ère de la « pax americana » (guerres du Golfe 1990/91, du Kosovo 1998/99, intervention en Irak 2003/11). Mais avec le retour de la Russie de Poutine, l’affirmation de la puissance militaire chinoise de Xi Jinping, et le nouveau danger islamique de Daesh, cette politique de retrait était une erreur que Macron corrigera tardivement avec sa loi de programmation militaire 2019-2025…

Reste que si la France du général de Gaulle était la 3ème puissance militaire mondiale, aujourd’hui (en 2020) l’armée française a régressé au 8ème rang mondial avec des dépenses inférieures à celles du Royaume-Uni et même de l’Allemagne (même si en % du PIB la France avec 2% est loin devant l’Allemagne : 1,3%), et très largement inférieures à celles de l’Inde et de l’Arabie Saoudite… Nous nous sommes récemment rendus compte que nous n’étions peut-être pas vraiment en mesure d’affronter un pays tel que la Turquie (lors des tensions entre Erdogan et la Grèce en septembre 2020). Bref il n’y a pas que dans les classements PISA que la France coule à pic, nos dirigeants ont tiers-mondisé notre armée ! Ceci étant, les chiffres ne disent pas tout : l’Arabie (au 6ème rang des dépenses militaires) s’embourbe au Yémen, notre capacité nucléaire est intacte et indépendante des États-Unis, ce qui n’est pas le cas du RU (qui partage sa technologie avec les Yankees), et l’Allemagne, curieusement, n’a qu’une armée d’opérette… 244 chars mais seulement 95 en état de combattre : problèmes de maintenance (alors que la France en aligne 225 dont 160 opérationnels, plus 200 en stockage longue durée suite aux coupes budgétaires), des soldats qui font les 35 heures durant leurs activités normales en caserne (et bien payés pour tenter d’attirer les jeunes, d’où un investissement bien plus faible qu’en France), une bureaucratie effrayante et une capacité de projection dans des opérations extérieures quasi nulle… C’est un paradoxe ! Si l’on compare la France et l’Allemagne on a deux budgets militaires de même montant et pourtant seule la France est capable de faire la guerre… Le diable comme toujours est dans les détails !

En Allemagne l’envoi de troupes à l’étranger est soumis à un contrôle parlementaire tandis qu’en France c’est le président de la République qui en décide. Non seulement l’Allemagne reste tributaire des décisions de l’OTAN, mais chez elle le fait de mener des opérations extérieures pose une vaste question politique d’acceptabilité de la part de l’opinion publique. Jusqu’à présent elle a participé à des opérations militaires dans un cadre humanitaire (Somalie, Bosnie…) chapeauté par l’ONU, ou de sécurité sous une direction OTAN (Afghanistan en 2014 avec l’appui américain juste pour rester solidaire, car l’opinion craint un enlisement dans ces guerres extérieures). À l’inverse la capacité de projection militaire autonome française (au Sahel : du Tchad au Mali, comme au Moyen-Orient) est réelle et reste appuyée par un fort consensus populaire contre le terrorisme (là ou l’Allemagne considère peut-être que la France gère ses problèmes post-coloniaux). Mais surtout l’Allemagne reste encore dominée par le poids de l’histoire : le réarmement allemand après la 2ème Guerre lui a été interdit au-delà d’une force d’autodéfense (comme au Japon) et ce n’est qu’avec la guerre froide que la question revient sur le tapis et plus récemment encore avec les changements dans les priorités stratégiques américaines et donc de l’OTAN !

Dès 1990 Helmut Kohl plaidait pour un rôle élargi de l’Allemagne unifiée dans la paix mondiale et surtout : la politique américaine depuis une quinzaine d’années demande à la Bundeswehr de prendre davantage en charge la dissuasion à la périphérie de la zone couverte par l’OTAN (Baltique notamment), pour pouvoir se réorienter vers l’Asie (Chine). Les États-Unis qui dirigent le bloc militaire transatlantique ont besoin d’une armée de chars lourds allemands prépositionnés pour faire face à la Russie dans une guerre de haute intensité. La vision d’une Europe de la Défense, vieux serpent de mer depuis les idées de la Communauté européenne de Défense (1952) n’a jamais accouché que d’une souris : la modeste FAR (Force d’Action Rapide franco-allemande créée en 1984 et dissoute en 98). Basée sur le couple franco-allemand c’était dès le départ une illusion romantique l L’Allemagne, pays sans force de dissuasion nucléaire, sans grande tradition coloniale et allié inconditionnel des États-Unis, n’a pas du tout la même vision de ses besoins militaires ! Ce qui l’intéresse c’est le savoir-faire français pour les intérêts de l’industrie allemande et de la diplomatie atlantiste et pas du tout la création d’une armée européenne qui défendrait l’UE de manière autonome et en fonction des intérêts d’une Europe supranationale !

Lors de son investiture, lorsqu’il se prenait encore pour Jupiter, le jeune président Macron tirait amicalement l’oreille de Gérard Collomb, son nouveau ministre de l’Intérieur (ex maire de Lyon et initiateur de la gauche plurielle) et parlait durement au général de Villiers qui pourtant lui parlait vrai. Il annoncera fièrement deux mois plus tard la création d’un système d’armes en commun avec la chancelière Angela Merkel. Or, avec les Allemands nous nous heurtons sur tout : nous ne croyons plus aux chars lourds mais aux missiles et à la mobilité des blindés à roue du programme Scorpion, nous avons besoin d’un chasseur de combat embarqué capable de transporter une arme nucléaire et que l’on puisse vendre comme le Rafale, de sorte que le SCAF (système de combat aérien du futur) se présente déjà comme une future usine à gaz alors que la France seule possède déjà tout le savoir-faire nécessaire à son armée ! Pour finir nous laissons aux Allemands la fabrication industrielle du futur drone européen Male (moyenne altitude longue endurance), pour lequel nous avons toutes les compétences, car ils acceptent enfin de participer aux systèmes français de satellites espions ce qu’ils ont toujours refusé dans les années 80/90 vraisemblablement sous la pression américaine…

Ainsi sous couvert de la nécessité d’une dimension européenne pour affronter les géants (USA Russie, Chine, pays émergents), la France continue-t-elle de perdre progressivement sa souveraineté et ses savoir-faire industriels en poursuivant la chimère d’une Europe intégrée, dans un monde enchanté sans frontières ! Si le monde a changé, le génie français existe toujours… Il réside, au plan du développement économique et social, dans l’intelligence de ses chercheurs qui ont découvert les vaccins, la radioactivité, l’aviation, le moteur à explosion automobile, etc., et de ses ingénieurs, capables de prouesses dans tous les domaines de la technologie pour peu qu’on leur en donne les moyens et un minimum de reconnaissance sociale au lieu de les laisser partir à l’étranger ! Au moment où s’ouvre devant nous une troisième Révolution Industrielle, la France peut offrir au monde son rayonnement culturel et politique, le doigté de sa diplomatie, sa différence intrinsèque en termes de valeurs au sein même d’une Europe des Nations, une construction nécessaire à développer, au lieu de vouloir participer à l’uniformisation du monde en se mettant à la remorque des intérêts américains. Nous avons plus à gagner en montrant notre attachement au monde des démocraties occidentales dans le strict respect d’une politique équilibrée entre la Russie de Poutine, stupidement analysée comme un agresseur potentiel, et nos alliés les États-Unis d’Amérique, trop souvent considérés bien naïvement comme défenseurs inconditionnels de la liberté dans le monde. Face à nous, la Chine avance ses pions via les nouvelles routes de la soie et en construisant les bases d’une impressionnante puissance militaire. L’heure n’est plus à la tergiversation permanente.

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