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HALTE AUX ERREMENTS IDEOLOGIQUES DE LA POLITIQUE D’AUSTERITE

Copyright © Sergueï Kolessnikow, 2012

aschachka@yahoo.fr

INTRODUCTION

Depuis plus de trente ans la France se berce d’illusions. La relance économique Mitterrand de 1981, à contretemps de l’environnement mondial, s’est fracassée contre le mur de la contrainte extérieure ;  le regain naïf de libéralisme qui devait booster l’économie avec les privatisations Chirac de 1986 dans le cadre d’une économie de l’Offre n’a strictement rien changé ; l’arme des 35 heures de Martine Aubry pour partager l’emploi vers les années 2000 s’est achevée dans un flop décevant, exactement comme le « travailler plus pour gagner plus » de Sarkozy en 2007 ou bien son « bouclier fiscal », totalement à côté de la plaque et qui n’a servi qu’à creuser le déficit de l’Etat… Dans ces conditions c’est peu de dire que François Hollande est attendu au tournant !

Alors quoi ? Les décideurs appliquent-ils mal la théorie, ou bien les théories économiques sont-elles erronées ? Encore faudrait-il qu’elles soient audibles…

Le champ des idées est souvent occupé par les seules idéologies ! Ainsi le message de Keynes délivré en 1936 dans son ouvrage majeur Théorie générale de l’emploi de l’intérêt et de la monnaie, et issu de sa réflexion sur la crise de 1929, à savoir que le capitalisme une fois tombé dans l’ornière ne peut s’en sortir tout seul, ce message a été totalement oublié, comme le signale le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz dans Le triomphe de la cupidité, et à présent donc … recommençons nos bêtises ! Eh bien non ! Tâchons au contraire de tirer les enseignements du passé, car si la sortie de crise est si longue à venir c’est peut-être à notre propre aveuglement que nous le devons.

Ce qui fait débat aujourd’hui est parfaitement contradictoire : c’est la nécessité, car la croissance est en berne, d’alléger les entreprises pour les motiver à produire, mais aussi l’obligation de soutenir la demande pour faire repartir la production et l’emploi vers un développement durable car le cancer du chômage ainsi que la pauvreté et la précarité tuent la nation à petit feu, et cela  au moment où l’inégalité des revenus est devenue insupportable ; c’est l’impératif absolu du désendettement pour sortir de l’étranglement financier, mais sans casser la reprise, c’est le blocage de l’ascenseur social que l’on prétend soigner avec la multiplication des surdiplômés, c’est la crise des valeurs mais la montée de l’individualisme, le trou de la sécu mais des besoins énormes de protection sociale, l’effritement de la citoyenneté mais la nécessité de construire l’Europe, etc…

Les problèmes sociaux se présentent toujours sous cet aspect antinomique ! Si donc les politiciens se contredisent c’est chose parfaitement naturelle. Evidemment, l’opinion publique est désorientée et souvent désabusée par les échecs successifs des différentes politiques menées et c’est à présent à la montée des populismes que l’on assiste ; Mais là encore rien de plus logique ! C’est même très utile car ces mouvements jouent un rôle critique d’aiguillon, obligeant la caste des intellectuels, du moins ceux présentés comme tels et proches du pouvoir, à sortir enfin de la pensée unique…

Quelles solutions nous propose-t-on ? Redistribution des riches vers les pauvres, cure d’amaigrissement de l’Etat, compétitivité industrielle, désengagement de l’euro, redressement productif, voire décroissance…. Aujourd’hui, devant l’énormité de la dette, c’est le mot d’ordre de l’austérité qui fait un tabac politique, ainsi que des ravages sociaux, et pas seulement en France. Pour beaucoup, ne reste qu’un modèle et c’est l’Allemagne : elle au moins s’en sort, grâce à sa rigueur !…

Beaucoup de slogans, peu d’explications ! Tâchons d’y voir plus clair.

1 La question des déficits publics : la politique d’austérité au banc d’essai

Si l’on veut comprendre la réalité sociale, il faut se focaliser sur les mécanismes de base et raisonner sur des exemples chiffrés : alors apparaîtra mieux le degré de cohérence ou d’insuffisance de tous les angles d’attaque idéologiques. C’est ainsi que les économistes élaborent des modèles simplifiés et que je vais moi-même démarrer à partir d’un schéma ultrabasique centré uniquement sur le point qui fait problème : l’articulation entre l’appareil productif marchand et la sphère administrative des services publics.

Partons du cas suivant, basé sur des quantités matérielles et non pas monétaires, pour être au degré le plus simple de la réflexion : Soit une population active occupée de 600 personnes ; 500 d’entre elles travaillent dans le privé et produisent annuellement 10 200 objets de consommation (donc une productivité de 20,4 objets par personne) pendant que 100 personnes travaillent dans la fonction publique et créent 800 services publics de production nécessaires à la société (donc une productivité de 8 services publics par personne) ; enfin il y a 70 chômeurs. La consommation est de 8500 objets pour les employés du privé et de 1700 pour ceux du public c’est-à-dire que les salaires sont les mêmes dans les deux secteurs, ceux de Français moyens (ici 17 objets de consommation par personne).

Cette société est bloquée : chaque année une même production de 10200 objets de consommation et de 800 services publics de production sont créés et consommés sans que l’on puisse espérer d’amélioration, ce qui fait penser à la situation actuelle…

Libérer le mécanisme de la production

Le discours libéral, qui domine largement sur le plan idéologique, propose une cure d’austérité répétant partout à l’envi que nos problèmes viendraient de l’existence d’un Etat dispendieux et inefficace pesant trop lourdement sur le secteur productif. Et, bien que fortement critique des aspects mortifères de cette politique sur le plan des inégalités sociales, la gauche ne se démarque guère aujourd’hui de cette approche : la droite « bling bling » de Sarkozy (telle que vue par la gauche) et la « gauche-caviar » de Hollande (d’après la droite) proposent, lors des présidentielles 2012, le retour à l’équilibre budgétaire respectivement en 2016 et 2017…

Vu de droite, le président Sarkozy est celui qui a eu le courage de passer aux actes là où Chirac se contentait de vagues incantations et de timides réformettes. En France désormais on ne réembauche donc plus un fonctionnaire sur deux qui partent à la retraite ! Examinons cette politique à l’aide de notre petit modèle. 

Aujourd’hui cela représente environ 5 personnes dans notre exemple et l’on va donc demander à 95 fonctionnaires de faire le travail de 100. Forcément cela allège le budget de l’état ! Et cela devrait logiquement permettre d’envisager moins de prélèvements obligatoires, ce qui soulagera les entreprises, écrasées de charges fiscales et de cotisations, et accroîtra le pouvoir d’achat des travailleurs…

Pour un libéral qui pense que l’on peut toujours augmenter la productivité du service public, vu que les fonctionnaires à son idée ne font pas grand-chose, la question des services publics finira toujours par s’arranger (surtout en les privatisant) ; par contre, toujours pour notre libéral, il est impératif d’alléger le fardeau fiscal pour encourager l’investissement et la consommation, car c’est de la production que viennent les richesses, donc de l’entreprise, c’est la priorité des priorités !

Bref le moteur c’est l’Offre, les valeurs du libéral sont l’épargne, la compétitivité, le travail, l’innovation… éléments que l’on retrouve en non-dit dans le fameux théorème du chancelier Schmidt énoncé en 1976 : « les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain et les emplois d’après-demain ». Mais d’où viendra la demande additionnelle qui justifie les investissements nouveaux ? Eh bien du pouvoir d’achat redistribué aux acteurs économiques par la baisse des impôts et de la motivation retrouvée au gain !

C’est une idée intéressante…

Peut-être certains diront-ils que le pouvoir d’achat rendu à l’économie (un montant de 5 salaires supplémentaires dans notre exemple) va simplement permettre d’acheter 5 X 17 = 85 objets de plus, ce qui va nécessiter une embauche proportionnellement accrue : un nombre de personnes égal à 500 x 8585/8500 soit 505, et qu’au final l’on n’aura rien gagné puisque la consommation des fonctionnaires chute, elle, de 17 x 5 = 85 objets de moins (passant à 1700 – 85 = 1615), et qu’on aura seulement transféré de l’emploi public vers le privé avec une population active occupée  inchangée, soit 505 + 95 = 600…

Mais ce n’est pas du tout ainsi que se passent les choses ! En réalité ces 505 personnes du privé vont à présent produire 505 x 20,4 = 10302 objets, donc un surplus de 10302 – (1615 + 8585) = 102 objets supplémentaires, ce qui va permettre une nouvelle augmentation des salaires de 102/600 = 0,17 objets par personne si l’on garde la parité salariale privé/public, ou bien l’embauche de 102/ 17 = 6 personnes nouvelles, portant les effectifs à 606 au total, soit dans le seul secteur privé (511 alors au total) ou également dans le public (c’est affaire de choix politique ou de besoins en biens collectifs), soit un mélange d’embauche et d’augmentation salariale. C’est la société qui va réguler au niveau global l’augmentation de l’embauche ou des salaires : l’entreprise isolée, elle, ne fait que réagir (et peut-être anticiper) à l’accroissement de la demande(On suppose ici que le pouvoir d’achat rendu à l’économie par une baisse des impôts est intégralement consommé). Mais ces 511 employés du privé, si l’on prend ce cas extrême, vont à présent produire 511 x 20,4 = 10424,4 objets, d’où un nouveau surplus potentiel (en fonds de salaires) de 10424,4 – 10302 = 122,4, d’où une nouvelle embauche (ou bien une nouvelle montée des salaires), etc… On a là tout simplement ce que les économistes appellent un modèle de croissance[1].

Un point cependant paraîtra curieux aux esprits habitués à la démarche keynésienne, c’est que les entreprises, on s’en doute bien, ne vont pas embaucher pour le plaisir d’assurer les débouchés de leurs charmants collègues et concurrents ! Pourquoi donc y aurait-il croissance des salaires ou recrutements supplémentaires plutôt que surproduction ? A vrai dire la vision des libéraux part en fait de la microéconomie (tradition-nellement ignorée dans la pensée de gauche, qui est en quelque sorte génétiquement peu préparée à comprendre l’esprit d’entreprise[2]), pour expliquer la croissance à travers un foisonnement de l’initiative privée où les complémentarités intersectorielles entre fournisseurs et producteurs finissent par entraîner tout l’appareil productif au niveau macroéconomique. C’est ainsi que l’on trouve, en plus des emplois nouveaux directs, tous les emplois nouveaux induits (effet multiplicateur par la vague de dépenses supplémentaires intersectorielles qui va s’ensuivre et effet accélérateur lorsque qu’il faut accroître les équipements, le capital fixe, pour faire face à une augmentation de la demande) ; ces mécanismes popularisés en 1970 par le premier prix Nobel d’économie Paul Samuelson dans son Economique ne peuvent évidemment apparaître dans notre modèle trop simplifié. Enfin, le retour à des impôts moins lourds va, pense-t-on à droite, amener une remontée de la création d’entreprises, le développement de nouveaux projets industriels, et la volonté de travailler plus pour gagner plus.

En fait pour comprendre vraiment la posture de la droite il faut en revenir à la vieille loi des débouchés de J.B Say (Traité d’Economie Politique de 1803) qui dit que la demande n’est pas première car les revenus qui vont acheter les produits fabriqués sont déjà présents dans les coûts dépensés pour produire ; c’est-à-dire que du point de vue libéral la notion de crise elle-même (de désajustement fondamental) est largement impensable, impossible à conceptualiser. De fait pour un libéral il ne peut y avoir de crise structurelle mais seulement des aléas de conjoncture ou des « turbulences d’une économie prospère » ! Le dernier en date de ces aléas étant la crise des subprimes de 2007/2008 !…

En effet, depuis La richesse des nations, le maître ouvrage d’Adam Smith paru en 1776 (auquel se sont ostensiblement référé les reaganiens de 1980 qui portaient son effigie en médaillon sur leur cravate), on pense chez les libéraux que la main invisible de la concurrence régule le libre jeu du marché et que l’économie se porte d’autant mieux que l’Etat en reste à ses missions régaliennes. Il ne faudrait pas que les coûts de l’administration, les 1615 objets-salaires des fonctionnaires dans notre exemple, augmentent trop vite sans quoi on finirait par se retrouver dans une nouvelle situation de blocage comme dans celle du début de l’exercice (J. Attali parlait de la montée des « coûts annexes » à chaque étape de l’avancée des systèmes économiques pour en expliquer la ruine inévitable). Mais sinon la croissance pourrait apparemment se poursuivre indéfiniment !

Ces idées sont revenues en force dans les années 1980 [3] face à l’emballement de « l’économie de la dette et de l’inflation » des années 70 ; partout une politique de désinflation, de rigueur, de compétitivité, a été mise en place : droite ou gauche, républicains ou démocrates, conservateurs ou travaillistes, etc., cf par exemple en France Chirac 86 (qui avait entretemps jeté aux orties son keynésianisme de 1974) : il fallait déréglementer, dégraisser, privatiser, restaurer la concurrence et baisser les impôts. Assez d’une société d’assistanat, d’incompétence et d’irresponsabilité !!!… Et on allait voir ce qu’on allait voir !

Mais il ne s’est rien passé. En fait les intuitions de cette école ne sont pas fausses et les mécanismes décrits ont effectivement joué durant la croissance des 30 glorieuses, dans le cadre d’une double régulation de l’économie : contrôle du marché par les grands groupes industriels et politique industrielle des pouvoirs publics. Par contre avec la nouvelle ambiance intellectuelle de l’économie de l’Offre, réapparaît le refus de toute régulation. On commence à dire au contraire que le gros problème de l’inflation (le véritable cancer de l’époque, avec des taux qui s’étagent de 10 à 20 %, menaçant de dégénérer en spirale prix/salaires/profits totalement incontrôlable et donc mortelle) viendrait finalement de l’Etat lui-même qui règle ses déficits en activant la planche à billets (avances obligées de la Banque centrale au Trésor qui ne seront jamais remboursées, ce qui n’est pas faux mais partiel et tout est là) ; L’essoufflement de la croissance viendrait finalement du poids écrasant de l’Etat dans l’économie. Bref c’est le début d’une critique radicale de l’Etat-Providence (qui méconnaît complètement le temps long de l’histoire ainsi que la logique du fordisme cf infra 2ème partie) et cette dernière va progressivement s’ériger en une nouvelle dogmatique.

Aujourd’hui les ultralibéraux prônent une radicalisation de cette politique de désengagement de l’Etat, au sujet du problème de l’endettement cette fois et le résultat c’est partout une montée de la dette publique, en France 64% du PIB en 2007 et 85% fin 2011, en Allemagne 65% et 82% pour les mêmes dates, 103% à 120% en Italie, 84% à 97% en Belgique, doublement en Grèce sur la même période…

Bref, ça ne marche toujours pas, au contraire : les recettes de l’État ont été rognées par les politiques libérales, initiant l’ère des déficits publics (en France par exemple, selon le fameux rapport Gilles Carrez (cf Les Echos du 5/07/10), l’État s’est ainsi privé de 100 milliards d’euros au total de 2000 à 2010…)

Comprendre le rôle de l’Etat

C’est un paradoxe, tout de même, que cet ultralibéralisme, congénitalement aveugle, véritable maladie infantile de la droite, ait pu aujourd’hui se propulser au pouvoir, lorsqu’on veut bien se souvenir que ce sont les libéraux justement qui ont inventé l’Etat de Droit républicain au 18ème siècle et la nécessité d’une fonction publique !

C’est le fondateur de l’école classique anglaise Adam Smith qui précise le rôle de l’Etat-Gendarme : assurer les fonctions régaliennes que sont l’armée, la justice, la police et prendre à sa charge les travaux d’infrastructure nécessaires à la vie économique du pays. Bref l’Etat fabrique le cadre public où l’initiative privée peut alors se déployer. Au 19ème siècle les pouvoirs publics étendent leur domaine d’action aux besoins en recherche, éducation, administration générale, réglementation, ce qui deviendra la loi de Wagner (la place de l’Etat croit avec le développement économique). Au 20ème siècle les réformateurs sociaux optent par ailleurs pour l’Etat-Providence (protection sociale, intervention économique et sociale par les politiques conjoncturelle et industrielle) : un choix politique et de civilisation qui va façonner le caractère social-démocrate de l’Europe[4].

Mais les ultralibéraux actuels, eux, ont beaucoup de mal à se défaire d’une vision carrément enfantine consistant à penser que l’Etat serait improductif par nature et qu’il représenterait les faux frais de la Nation, comme si en quelque sorte la production publique ne constituait pas une partie du PIB et était achetée par les impôts du privé ! Bref, vu de la droite ultralibérale, il faut dégraisser le mammouth de la fonction publique et privatiser à outrance…

Ainsi la première erreur de raisonnement, c’est de s’imaginer que l’on puisse tailler dans les dépenses publiques sans que le secteur privé lui-même n’en souffre.

Hélas la casse  des services publics va retentir inévitablement sur la productivité du privé, qui fera moins bien avec des gens moins instruits (la chute des budgets scolaires est visible pas l’effondrement du niveau ; or les erreurs des  jeunes cadres, à la culture générale déficiente, vont coûter cher à l’entreprise), des travailleurs plus mal portants et donc moins efficaces (infirmières, médecins moins nombreux ne pourront plus soigner convenablement la même quantité de malades), dans un environnement de plus en plus mafieux (moins de policiers laisseront obligatoirement filer à la hausse les crimes et délits etc.), ce qui fait monter les coûts assurantiels alors qu’on assiste à l’engorgement des tribunaux et de tous les circuits administratifs. Enfin la cohésion sociale se délite, la société se crispe : tension croissante sur les lieux de travail où le droit du travail n’est plus appliqué, etc…  La montée des suicides professionnels et de l’insatisfaction au travail affleure déjà largement à la surface de l’actualité ! Faute d’avoir fait le travail de maintenance social nécessaire on finira par évoquer un plan Marshall pour les banlieues, infiniment plus coûteux et du coup hors d’atteinte…

La productivité ne peut alors que se tasser :

Les  500 personnes travaillant dans les entreprises privées qui produisaient 10 200 objets avec 800 services publics ne produiront plus, avec 5 fonctionnaires de moins soit 760 services publics seulement au total ( la productivité étant de 8 services publics par personne), que 10 200 x 760/ 800 soit 9690 objets et pourraient bien dans un futur rapproché n’en produire que moins encore si la productivité du public tombait plus bas en raison de la désorganisation des services (comme on le voit tous les jours, notamment à l’hôpital public ou bien à Pôle Emploi). En attendant les salaires tomberaient d’entrée de jeu à 9690/600 = 16,15 objets (au lieu de 17)[5].

Pour contrer ce phénomène le courant libéral compte sur la rationalisation des structures administratives ; ainsi la nouvelle constitution financière de 2001/2006 (c’est-à-dire les techniques purement technocratiques dérivées de la LOLF, loi organique visant à mesurer la rentabilité de l’administration) conduit-elle les fonctionnaires à faire du chiffre sur les seuls indicateurs retenus, au mépris de l’efficacité réelle des services : le policier qui remplit le quota est efficace, il va donc augmenter par exemple les gardes à vue en pourcentage des interpellations, ce qui compte étant in fine les résultats sur le papier et non sur le terrain, dans une logique il faut bien dire… typiquement soviétique !

En fait seule la technologie peut diminuer le poids des dépenses publiques : la solution ce n’est pas moins d’Etat (ou d’administration) mais mieux d’Etat, ainsi par exemple l’informatisation du traitement des feuilles maladie en matière de sécurité sociale (dont le budget dépasse de très loin celui de l’Etat). Les dépenses toujours croissantes de la sécu ne proviennent pas d’une mauvaise gestion (laquelle n’absorbe d’ailleurs que 10% du budget avec des employées déjà sous-payées) ! Elles proviennent du coût des médecines modernes : scanner, IRM, microchirurgie, etc., et du vieillissement de la population : problème des retraites.

Là encore l’absence totale de référence historique dans le cadre intellectuel d’analyse du libéral lui brouille la vue : il pense qu’il y a surconsommation médicale alors que l’économie suit tout bêtement les lois d’Engel (la consommation des services supérieurs augmente avec le niveau de vie : ce sont les pays riches qui se soignent le plus par exemple -ce pourquoi le poids des dépenses de santé est le plus fort aux Etats-Unis), lois pourtant découvertes fin 19ème…  Ainsi les tenants de l’austérité s’acharnent-ils à scier la branche sur laquelle ils sont assis mais cela va plus loin : en quelque sorte génétiquement mal préparés à comprendre la logique macroéconomique c’est en réalité à la moitié de l’arbre qu’ils s’attaquent…

Avoir conscience des effets pervers de l’austérité

Il y a une deuxième erreur de raisonnement que nous apprend notre petit modèle car les choses ne vont pas s’arrêter là. Avant même qu’un effet positif sur l’impôt futur ne soit éventuellement ressenti par les ménages ou les entreprises[6] (ce qui va se produire avec un décalage d’un an) et que l’emploi du privé n’augmente à 505, l’effet dépressif sur la demande est, lui, immédiat. Moins de fonctionnaires payés c’est moins de consommateurs. En effet si les 100 fonctionnaires consommaient 1700 objets, les 95 restants ne peuvent demander que 1700 x 95/100 = 1615. La demande intérieure tombe d’abord à 8500 + 1615 = 10115. Il faut alors réduire la production de 10200 – 10115 = 85 objets ce qui correspond à 4,16 chômeurs de plus dans le privé (productivité de 20,4)[7], où ne travaillent plus alors que 495,83 personnes. Mais ces dernières ne peuvent plus consommer 8500 objets mais seulement 8500 x 495,83/ 500 soit 8429,11 ce qui à son tour ne nécessite qu’un emploi de 492,35 etc. processus itératif à l’issue duquel la situation s’équilibre pour une consommation privée de 8075 objets, ce qui, additionné aux 1615 de la consommation des fonctionnaires, conduit à une demande globale de 9690 objets et à un emploi de 475 personnes dans le secteur privé[8]. Les salaires restant à 17, c’est-à-dire 9690/ (475 + 95) = 17).  Au total le chômage augmente de 25 dans le privé et de 5 dans le public, soit 30 et s’établit à 100 personnes.  Ceci va évidemment à son tour faire chuter les rentrées fiscales et nécessiter une augmentation des aides sociales (allocations chômage, RSA, minima sociaux, lesquels vont aider la consommation intérieure à se maintenir un peu mieux : mécanisme bien connu dit des stabilisateurs automatiques), mais cela accroît mécaniquement le déficit de l’Etat et renforce l’endettement du pays…

La réduction des dépenses publiques par la suppression de fonctionnaires, entraîne une réduction identique des rentrées fiscales dues à la suppression en cascade des impôts sur le Revenu, les sociétés et la TVA (cf note 9), générées, en aval, par une moindre consommation. Finalement l’austérité ne peut que tuer le malade par l’aggravation de la récession : c’est le scénario de 1929 ! Elle ne lui apporterait la guérison que si les autres mécanismes décrits au début de l’article pouvaient compenser l’effet-chômage de l’austérité Politiquement, le point essentiel c’est que l’opinion s’est focalisée sur le problème de l’endettement : le déficit accroit l’endettement, qui accroit le déficit, qui accroit l’endettement… alors que ce n’est que l’un des objectifs de la politique économique (cf le carré de Nicholas Kaldor). Un autre de ses objectifs et non des moindres étant le taux de chômage, dont la résorption entrainerait un désendettement beaucoup plus facile de l’Etat…  On voit se dessiner ainsi une spirale d’effets pervers : pour avoir voulu désendetter le pays par une cure d’austérité on aboutit à l’inverse : récession, accroissement du chômage et de l’endettement. C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui dans la plupart des pays européens : le Revenu National brut par habitant en 2011 base 100 en 2008 est à 102,3 en Allemagne mais à 98,6 dans la zone euro, et si la situation est difficile en France (98,7), elle est bien pire en Espagne (96,8), en Italie (96), et catastrophique en Grèce (87,8) et en Irlande (86,4). Hors de la zone euro cela ne va pas mieux : 95,3 au RU. Loin de s’améliorer la situation se dégrade avec la politique d’austérité.

C’est le signal d’alarme que tirent tous les économistes. Du coup, même Standard and Poor’s commence à le comprendre et attire l’attention sur des ajustements trop rapides ! Le premier à ma connaissance à avoir signalé cet effet pervers pour la période contemporaine est l’universitaire français André Grjebine, il doit y avoir… un quart de siècle, excusez du peu, à propos, il me semble bien, de la politique Thatcher. Mais qui écoute les économistes ? La parole dans l’Etat-spectacle d’aujourd’hui n’est donnée qu’aux politiciens, aux journalistes, aux humoristes de l’actualité ou aux idéologues appointés.

Le point capital pour saisir la force de cette critique c’est de comprendre le rôle clé de la Demande dans l’économie (chez les classiques seul Malthus l’avait noté, ce pourquoi Keynes lui rendra un vibrant hommage). L’entreprise ne produit pas si elle n’a pas devant elle des carnets de commande remplis ou bien si elle ne ressent pas une atmosphère porteuse dans le business de demain, ainsi l’existence de profits ne garantit nullement l’investissement : c’est l’erreur du théorème de Schmidt et du raisonnement libéral en général.

De même les analyses de Keynes montrent à quel point l’existence de capacités de production inemployées et d’un large volant de chômage ne vont pas se résorber tout seuls par le libre jeu du marché : avec la dégradation de la Demande l’équilibre sur le marché des biens et services se réalise à un niveau plus insatisfaisant pour l’emploi sans qu’aucune force spontanée ne pousse à ramener la croissance du PIB à son maximum possible. Les ménages n’ont pas les moyens financiers de consommer davantage, les entreprises suivent leur intérêt qui est de ne pas surproduire pour mévendre, seul l’Etat qui lui sert l’intérêt général a la capacité de dépenser des sommes qu’il ne possède pas encore en relançant par le déficit budgétaire la demande intérieure, par là l’économie globale, donc l’emploi et pour finir les recettes fiscales qui vont éponger le déficit initial[9].

C’est cette politique de soutien de la Demande Globale qui a été menée avec succès durant les trente glorieuses, avant d’être mise à mal par l’internationalisation croissante des économies sous forme de l’apparition d’une contrainte extérieure.

Finalement de tous les effets exposés ici, lequel tire le plus fort aujourd’hui ? Il est impossible de le savoir dans le cadre de cette réflexion basique, il faudrait pour cela une étude économétrique.

Bref, rien de décisif encore : ceux qui veulent privilégier l’Offre ont apparemment autant d’arguments que ceux qui veulent soutenir la Demande.

Mais déjà Il n’y a aucune raison de penser qu’un euro économisé dans les dépenses publiques va a priori soulager la dette plutôt que l’aggraver. J’entends simplement ici sensibiliser le lecteur à l’existence de différents mécanismes contradictoires à l‘œuvre. L’économie c’est toujours complexe !

D’autant que la réalité économique et sociale globale ne se résume pas bien entendu à la seule articulation privé/public ; quantité d’autres facteurs interviennent et tous interagissent en même temps ! C’est pourquoi tout n’est pas aussi net et il reste heureusement encore un peu de croissance résiduelle.

Deux autres axes d’approche fondamentaux seront examinés dans la deuxième partie de cet article : la question de la globalisation et des échanges internationaux, aujourd’hui évidemment essentielle à l’heure du « village mondial », mais également la mise en place de la 3ème révolution industrielle, qui fait littéralement bondir la productivité du travail industriel via l’automation.

Cependant, si l’on décompose logiquement le fonctionnement de la politique de rigueur, les mécanismes décrits jusqu’à présent sont effectivement à l’œuvre à un moment donné dans la boite noire de l’économie, et, même ultra simplifié, notre petit modèle permet de comprendre déjà certaines tares de cette idée, à première vue courageuse, d’austérité. Oui, dira-t-on encore, mais l’Allemagne ?

Il n’y a pas de modèle allemand

À l’occasion des élections présidentielles d’avril/mai 2012, on a entendu s’exprimer dans la  gauche modérée une tonalité apparemment différente de celle de l’ultra libéralisme ambiant : il faut une politique industrielle volontariste visant à muscler notre tissu de PME grâce à une banque publique qui leur prête de l’argent, leur permettant de se développer sur la base du modèle allemand, dont la puissance industrielle et la force à l’exportation repose justement sur ce maillage exceptionnel de PME performantes, mais aussi sur un système de formation professionnelle hors pair, ce qui nous oblige nous aussi à mettre de l’argent dans notre système éducatif et dans la recherche. Il faut également un effort de justice sociale passant par une redistribution des revenus et la suppression des niches fiscales mais on parviendra in fine, promettait le candidat Hollande, à rétablir l’équilibre budgétaire dès 2017.

Aujourd’hui il reste au président Hollande à le faire.  Sa marge de manœuvre est étroite puisqu’il a affiché l’objectif d’aboutir à supprimer l’endettement en cinq ans… c’est-à-dire que la gauche socialiste sans le crier sur les toits se résout elle aussi à l’austérité. Hélas la droite comme la gauche prennent l’Allemagne pour exemple, la première pour la rigueur de ses comptes publics[10] car elle fait figure de bonne élève, restant notée AAA, la seconde pour la force de son industrie et sa puissance à l’exportation.

Bref, chacun y trouve son modèle, il y a d’ailleurs là anguille sous roche… En réalité quel contresens ! L’endettement allemand est du même ordre que celui de la France (80 à 85 % du PIB, on est loin du cas de la Grèce 140%, de l’Italie 120% ou des Etats-Unis 100%) ! Sa récente cure d’amaigrissement étatique s’est réalisée en détruisant les services publics obérant par là-même gravement l’avenir ; la pauvreté  y explose (1 Allemand sur 7) ; le chômage n’y est contenu que grâce à l’obligation faite aux chômeurs d’accepter des mini jobs sous-payés (emplois à temps partiel, rémunérés au maximum 400 euros mensuels, non-imposables et exonérés de charges sociales), à une baisse démographique inquiétante qui soulage momentanément le marché du travail et à un manque de crèches et d’équipements publics qui fait de l’Allemagne la championne du travail des femmes à temps partiel (pratiquement la moitié).

Le pays fait penser à un fou qui aurait décidé de maigrir en ne mangeant plus… Mais surtout, son apparente réussite actuelle vient de ce que le pays d‘Angela Merkel parvient à exporter largement les contraintes de sa rigueur chez ses voisins grâce à son excédent commercial, c’est à dire que les déficits et l’endettement des autres pays européens s’expliquent largement par le dynamisme industriel des firmes allemandes, ce qui n’est pas durable. C’est ce que dit aujourd’hui l’ancien chancelier Helmut Schmidt dans son propre pays, où le débat fait rage, et où la coalition actuelle est politiquement en recul. Cette performance de l’Allemagne rappelle celle du Japon qui sortait la tête hors de l’eau dans les années 75/80, à l’époque de la crise du pétrole, parce qu’il parvenait à y enfoncer ses petits camarades européens ; aujourd’hui le pays ne s’en est toujours pas remis (230% d’endettement) mais qui se souvient encore qu’il était donné en exemple, ce fameux modèle japonais ? Cela a même donné lieu à un sujet de BAC à l’époque… Le plus triste dans cette affaire c’est que l’on retombe toujours dans le même travers : on veut copier l’étranger dans ce qu’il a justement d’irréductiblement spécifique. En fait l’Allemagne fonctionne différemment : le patronat allemand n’est pas sorti des grandes écoles à la française où seules comptent les mathématiques, au contraire l’expérience et le commerce y sont respectés ; les syndicats allemands participent à la définition des axes stratégiques de développement par la cogestion, c’est un pays à consensus ; dans le capitalisme rhénan les banques sont partie prenantes de l’aventure industrielle de firmes souvent sous forme juridique SARL ce qui permet de stabiliser l’avenir en fonction d’un objectif de développement industriel à long terme ; les jeunes Allemands vont d’abord faire des études professionnelles qui font la qualité allemande des secteurs phares de la chimie et de la machine-outil depuis plus d’un siècle au lieu de s’engouffrer tous dans des études générales dépotoir (ce seul point explique la faiblesse de la France, obligée de se battre avec une saignée de l’ordre de 40 milliards d’euros par an, qui représente l’argent jeté par les fenêtres  en raison du crétinisme des réformes éducatives)… Bref le salut n’est pas dans le modèle allemand, c’est le salut de l’Allemagne au contraire qui dépend de la relance de la croissance européenne. Un véritable homme d’État, pour agir au niveau économique, doit savoir dépasser une approche en termes purement comptables (celle des Lagarde, Sarkozy et autres Fillon). Il faut situer le problème de l’endettement dans le cadre d’une économie de croissance et dans un environnement mondialisé.

2 Si l’on regarde plus loin, comment retrouver le chemin de la croissance ?

Nous avons réfléchi jusqu’à présent sur les enchaînements à l’œuvre dans l’économie interne d’un pays au niveau des relations entre sphère productive marchande et services publics administratifs. Mais déjà la comparaison avec l’Allemagne nous montre qu’on ne peut en rester là. Cela reviendrait à nier l’internationalisation avancée des économies, erreur que ne font pas les libéraux. Ces chantres du libre-échange vont-ils alors reprendre l’avantage sur les keynésiens en ce qui concerne le thème de la nécessaire compétitivité (sachant que les relances de la fin des années 70 sont précisément venues buter sur la contrainte extérieure) ?

Aucun de ces deux grands courants en réalité n’est capable de penser les ruptures historiques, comme celles que nous vivons et qui nous mènent vers une nouvelle étape de la civilisation industrielle. Les libéraux en raison de l’inaptitude de leur paradigme intellectuel à penser la notion de crise structurelle, parfaitement intraduisible dans leur langage entièrement tourné vers l’harmonie du sentier de la croissance équilibrée ; et de la même manière, ce thème de la rupture est parfaitement hors sujet dans les préoccupations keynésiennes du circuit macroéconomique ou bien de la politique de relance conjoncturelle.

Du coup il y a un aveuglement fondamental dans la pensée économique dominante, fût-ce dans sa version consensuelle libéralo-keynésienne, sur les racines mêmes, avant-hier, du développement économique, sur celles, hier, du problème de l’endettement et enfin sur les conditions, aujourd’hui, d’une reprise de la croissance économique.

Nous sommes en pleine 3ème Révolution Industrielle

Ce n’est pas seulement au libre marché et à l’environnement juridico-institutionnel des droits de propriété que nous devons notre prospérité (même s’il s’agit là d’éléments clés).

D’après les libéraux, la croissance c’est toujours plus de facteurs de production investis dans l’appareil productif. À ce compte, la croissance devrait être régulière ou exponentielle ; or ce n’est pas ce qu’on observe statistiquement sur le temps long, où elle apparaît pour le moins heurtée voire cyclique ! Ainsi cette approche du développement est-elle très partielle et très insuffisante : les grappes d’innovations techniques majeures et les étapes de la croissance économique sont également des facteurs fondamentaux. Nous sommes à présent engagés depuis 1980 dans la transition entre la 2ème et la 3ème Révolution Industrielle et c’est cela la crise : la mort de l’ancien et l’émergence du neuf, vision cruciale de l’économiste hétérodoxe Joseph Schumpeter (le seul à avoir compris dès 1942 que l’après-guerre serait le temps des trente glorieuses, là où les autres n’imaginaient qu’un retour à la crise de 29) avec sa fameuse « destruction créatrice ». Il y a donc bel et bien actuellement une crise du système et non pas dans le système. Et ces crises ce n’est pas la fin du capitalisme, c’est sa respiration normale (la première a eu lieu en 1873-1896, la deuxième en 1929-1950, la troisième a commencé avec le choc pétrolier de septembre 1973).

Cependant si cette 3ème crise dure depuis 1975 dans le monde occidental, c’est que l’innovation technologique chère à Schumpeter n’est pas tout : les économistes du courant de la Régulation (qui émerge dans les années 80) parlent d’une crise du « fordisme » pour signifier la disparition du modèle sous-jacent à la prospérité des trente glorieuses, basé sur la 2ème Révolution Industrielle et sur l’équilibre du rapport de force Capital/Travail. C’est ce modèle fordiste (permettant le circuit production de masse/consommation de masse, via les gains continuels de productivité capables de nourrir la hausse concomitante des salaires, des profits et des impôts ainsi qu’une baisse des prix réels) qui avait permis la société de consommation.

Mais, à la charnière des années 60/70, la saturation des marchés commence à se faire sentir, les gains de productivité des grandes innovations s’épuisent, le travail en miettes taylorisé est de plus en plus rejeté, une dérive inflationniste apparaît sous la pression des coûts, le malaise urbain et environnemental s’installe. C’est la crise du nouveau système industriel des trente glorieuses, elle va se marquer par un essoufflement de la croissance puis éclater en crise structurelle avec le détonateur du 1er choc pétrolier, provoquant un retour du chômage d’exclusion, de la pauvreté et de la précarité de masse. C’est à ce moment-là que le renouveau du discours libéral (Thatcher, Reagan, Helmut Kohl etc.) a été utile, même si ce courant de pensée n’a pas pris conscience de la réalité de la 3ème Révolution Industrielle et s’est contenté d’attribuer la crise à la lourdeur de l’État-Providence.

D’une part il nous a sorti des illusions du Grand Soir marxiste de la Révolution Prolétarienne, thème qui revenait au galop dans les fourgons des mouvements soixante-huitards : on a oublié aujourd’hui le temps des Brigades Rouges et autre bande à Baader qui assassinaient, rançonnaient et terrorisaient à partir d’une idéologie anti-profit, anti-entreprise, anti-patronat, et qui ne pouvait raisonner autrement qu’en termes d’exploitation ouvrière par la bourgeoisie et de nécessaire Révolution…

D’autre part ce discours libéral (initié en France dès 1976 par Raymond Barre) qui parle de guerre économique internationale et plaide pour la compétitivité nous a fait prendre conscience que les politiques keynésiennes d’ajustement conjoncturel de la Demande Globale par la relance de la Consommation n’étaient plus la bonne réponse, qu’il fallait s’adapter aux nouvelles technologies, assimiler la flexibilité, penser aux contraintes de la mondialisation, que l’entreprise devait d’abord produire les richesses avant de les distribuer et que l’on ne pouvait pas indéfiniment écraser les profits ni corseter la gestion des firmes par un ensemble de règles toujours plus paralysantes !

C’est le côté pile, positif, du renouveau de l’idéologie libérale. Tout le monde a fini par comprendre à la longue qu’il y avait une ère nouvelle à laquelle il fallait s’adapter. Hélas le côté face du discours libéral, c’est l’attachement congénital à la vision smithienne de l’État Gendarme minimal et de la main invisible de la Sainte Concurrence : le renouveau économique se fera tout seul si on respecte cette loi du prophète Adam Smith.

Comme dit la Bible, le chien retourne à son vomi…

Car ce côté-là est clairement négatif s’il dure trop, or cela fait trente qu’il dure et qu’il s’est à son tour fossilisé en une idéologie totalement déconnectée de l’analyse des situations concrètes. La crise de la dette ne vient pas d’une dérive des dépenses publiques mais de la contraction volontaire des recettes dans le cadre de la « reaganomics »… La célèbre courbe de Laffer (le conseiller de Ronald Reagan dans les années 80) dénonce la démotivation au travail ou au chiffre d’affaires supplémentaires, passé un seuil de fiscalité contreproductive qui réduirait les recettes fiscales. Le manque de dynamisme du capitalisme à l’ère des gestionnaires et des avocats d’affaires viendrait seulement d’un empilement de règles commerciales, fiscales, assurantielles ou du code du travail qui étouffent l’esprit d’entreprise, stérilisant l’énergie créatrice sous un tombereau de paperasses à remplir et à respecter au profit d’une administration tatillonne, à la bureaucratie foisonnante, inutile et d’un coût vertigineux. Enfin, les relances keynésiennes n’auraient jamais été que poudre aux yeux se terminant en inflation incontrôlable. Voilà ce que crient les libéraux armés de leurs think-tanks, de leurs publications, de leurs chaires universitaires, etc. dans une critique furieuse à la charnière des années 70/80…

L’émergence aux États-Unis de l’école du Public Choice ouvre le bal d’une magistrale contre-offensive du libéralisme après un demi-siècle de domination du keynésianisme qui avait fini par imposer son dogme de l’intervention économique de l’État dans la politique conjoncturelle. Sus à l’État ! Voilà le nouveau mot d’ordre qui, un peu partout, conduit à la baisse de l’impôt sur les sociétés et sur les revenus moyens et élevés, au retour une concurrence pure et dure, à l’amaigrissement et au désengagement de l’Etat, à la déréglementation et à l’ouverture totale du marché mondial, à la flexibilité tous azimuts y compris celle des taux de change et à la libéralisation des mouvements de capitaux (la fameuse globalisation financière, doublée en Europe d’une indépendance des Banques Centrales -pour la France c’est depuis 1993 que la Banque de France ne peut plus consentir d’avances à l’Etat).

Hélas, cette politique outrancière portait en germe, comme la nuée porte l’orage, la poursuite d’une spéculation effrénée, les crises financières type subprimes et la montée de l’endettement public…

Les excès du capitalisme financier et la spéculation

Faute de Demande Intérieure l’investissement productif s’était déjà considérablement réduit dans les PDEM en crise. Du coup le retour des profits depuis les années 80, grâce à la rigueur salariale et la nouvelle politique de réduction des recettes fiscales, est allé alimenter (après une phase de désendettement des entreprises) la spéculation boursière, immobilière, et les exportations de capitaux dans les pays émergents (Corée du Sud et autres NPI, Chine, Inde, Brésil etc.). Le recul spectaculaire de l’inflation mondiale en raison de la conversion au monétarisme de la FED qui monte fortement son taux d’intérêt directeur fin 1979 (ce qui entraîne au passage la crise de la dette du Tiers-Monde initiée par le Mexique en 1982), ce recul est relayé en Europe par la rigueur allemande (contrôle du budget, deutschemark fort, inflation faible, un modèle qui va imprégner plus tard le traité de Maastricht en 1992).

Ceci entraîne, malgré la chute des taux d’intérêt nominaux (lorsque, devant les dégâts économiques la FED assouplit sa politique monétaire en 1982), une forte poussée des taux d’intérêts réels (maintenant que les remboursements ne sont plus allégés par la perte de valeur de la monnaie) et, partant,  la remontée d’une économie de Bourse (financement direct ; de là naîtront plus tard les licenciements boursiers : plans de restructuration industrielle visant à dégraisser les effectifs pour augmenter des dividendes déjà importants -cf scandale des licenciements chez Michelin ou Danone-) au détriment du rôle des banques. D’où l’inévitable poussée d’un traitement social du chômage…

Faute de clientèle suffisante pour leurs opérations de crédit, les banques de leur côté ont commencé à imaginer de nouveaux produits financiers, profitant d’une liberté retrouvée de marier opérations de dépôts et opérations financières : dès la fin des années 80 les banques commerciales américaines peuvent proposer des produits financiers jusqu’à 10% de leurs activités ; le fameux Glass Steagall Act de 1933 qui sépare banque commerciales et banques d’affaires (leur mélange avait conduit à une pyramide de dettes et largement participé à l’explosion de la crise de 1929) est carrément levé en 1999 !

Ainsi naîtront les subprimes, sophistication extrême des mathématiques financières via la titrisation pour parvenir à vendre des maisons à des personnes incapables de les acheter… Le libéralisme financier triomphe, la globalisation financière met en place un marché mondial sans frontières fonctionnant en continu 24h sur 24 où l’épargne internationale vient à la rencontre des besoins de financement. Ainsi de 1981 à 1985, les Japonais (plus exactement le gouvernement japonais de concert avec les grandes firmes et des grandes banques du pays), qui ont à présent la possibilité de détenir leurs surplus financiers en dollars, placent une centaine de milliards de $ aux États-Unis, attirés par les taux d’intérêts élevés (sinon la montée du yen aurait mis fin au boom des exportations qui maintenaient leur économie en croissance après le choc pétrolier de 73).

Et dès les années 80/90 les États-Unis d’Amérique, le pays le plus endetté au monde, siphonnent les capitaux internationaux (japonais, chinois par la suite) pour boucler leurs comptes financiers : en 1986 le déficit du budget américain monte à 1000 milliards de dollars, autant que tout le tiers monde réuni, il est à 1350 milliards aujourd’hui…

Les bulles spéculatives (que les agences de notation n’ont évidemment pas vu venir) éclatent, d’abord en 1997, paralysant les économies du Sud-Est asiatique (et par contrecoup l’économie russe), en 2001 c’est la bulle internet sur les secteurs des nouvelles technologies de l’information et de la communication en Europe et aux États-Unis, puis en 2007/2008 c’est celle des subprimes sur l’immobilier qui ruine des millions d’Américains de la classe moyenne, entraîne l’arrêt des projets pharaoniques d’Aznar en Espagne et de la bulle spéculative dans la construction en Irlande, pendant que monte, sourde et pernicieuse une dette privée des ménages et des entreprises proprement  faramineuse (souvent du double de la dette publique elle-même). Cette dernière crise financière de 2008, à laquelle les banques européennes ont largement participé (à cette date 1 000 milliards de dollars étaient investis par les banques européennes dans la dette et les billets de trésorerie aux États-Unis), a entraîné la plus grande récession d’après-guerre : voilà l’origine de la crise de la dette publique (baisse de recettes fiscales en raison du recul de d’activité productive et augmentation de dépenses liées à l’explosion du chômage) !

Les politiques suivies divergent alors totalement en Europe et aux États-Unis.

Aux États-Unis : plan Paulson de sauvetage des grandes Banques (même si on laisse tomber Lehman Brothers pour l’exemple), relance pragmatique Obama pendant que la Fed de son côté mène une politique monétaire laxiste pour soutenir la croissance (car contrairement à la BCE, cela fait partie de ses attributions) en achetant des fonds d’Etat avec les « Quantitative Easings » (détente quantitative), ce qui fait en outre plonger le dollar (au bénéfice des exportations américaines et au grand dam des Chinois).

Et pendant que le dollar et le yuan se livrent au jeu de la sous-évaluation compétitive, l’Europe, elle, est étranglée par l’euro fort  d’un côté, l’austérité de l’autre et par une BCE, créée en 1998, qui ne doit pas prêter aux États, carcan libéral européen oblige[11], mais aux banques, lesquelles ne se font pas prier pour emprunter à la BCE à 1% (depuis les subprimes, au lieu de 2 à 3 précédemment) et prêter à la Grèce à 17% au Portugal à 12% , l’Italie ou l’Espagne à 6 % surfant sur des montagnes de profits  telles que leurs patrons encaissent des bonus équivalents à des siècles de SMIC !

Ainsi l’endettement de ces pays, parfaitement soutenable à l’origine, est-il devenu intenable…

Plus l’endettement augmente, plus les agences dégradent les notes, plus les taux flambent, plus les banques s’enrichissent. Elles inventent même les CDS (credit default swap) pour spéculer aux dépens d’entreprises ou d’États en difficulté. Génial !  Tout pourvu que ça dure… pense-t-on dans le landerneau financier dont les lobbies manipulent l’opinion en leur vendant l’image d’un État dispendieux pour masquer la mise en place d’une économie rentière : les travailleurs doivent comprendre que les États sont trop endettés et qu’il faut un effort accru d’austérité !…

En fait à part le cas de la Grèce,[12]  le seul où l’État soit véritablement à incriminer, tous les autres cas de dette publique sont en réalité des situations où les dettes du secteur bancaire privé ainsi que les dépenses et subventions étatiques pour lutter contre le marasme industriel du secteur productif ont été socialisées à l’ensemble du pays.

Dans le cas de l’Union européenne se rajoute encore le problème de l’absence institutionnelle de mécanisme de convergence (politiques économiques communes) des niveaux de développement, ce qui accroît les problèmes budgétaires des pays faibles. Bref les citoyens n’y sont pas pour grand-chose.

L’austérité exigée est donc moralement un scandale mais c’est également une erreur intellectuelle.

L’idéologie encore et toujours à la racine de tout !

La bêtise au pouvoir est toujours chose redoutable. Aujourd’hui, cerise sur le gâteau, le pacte de stabilité de mars 2012[13] revient à mettre hors la loi le keynésianisme pour des motifs purement idéologiques, c’est inacceptable. Et les néo-nazis entrent au parlement grec, l’histoire se répète… Car l’austérité nous maintient artificiellement dans la crise : c’est bel et bien la politique libérale et sa pensée unique dominante qui plombent actuellement la sortie de crise en raison d’une erreur monstrueuse de diagnostic sur l’origine de l’endettement. On accuse l’État de tous les maux et on veut le faire maigrir alors qu’au contraire c’est lui seul qui peut nous sortir du marasme par la relance économique, la politique industrielle et une politique des revenus, plus que jamais nécessaires. C’est en créant des richesses que l’on peut se désendetter et non pas en favorisant la récession via l’austérité. Il est temps d’ouvrir les yeux avant de connaître le sort du Titanic…

Ce qui fait problème aujourd’hui c’est notre cécité : vu les casseroles de la relance socialiste de 1981 on ne peut plus évoquer en France la nécessité d’une quelconque relance conjoncturelle alors même qu’avec l’euro il n’y a plus justement le barrage du déficit commercial et que le remède keynésien redevient possible !!! Vu la déconfiture de l’Union Soviétique on ne saurait plus évoquer les thèmes marxistes de la prolétarisation, de la sous-consommation, de la spéculation financière, de la responsabilité du grand capital, et qui donc alors dira ces vérités sévères, ces facteurs réels de crise ?

C’est ainsi que le piège, purement idéologique, se referme. Nul ne peut plus accéder à la parole s’il ne parle un langage ultralibéral, lequel nous maintient au fond du trou… C’est ce mécanisme pervers qui anesthésie les leaders politiques les moins aveugles, les obligeant à des compromis héroïques avec leurs propres thèses pour ne pas froisser l’establishment en place de la commission européenne, majoritairement autiste, dans l’espoir ténu de peser un jour sur les décisions.

Marx avait depuis longtemps clairement expliqué que le capitalisme industriel livré à lui-même allait droit vers une crise de sous-consommation ! Faut-il vraiment rappeler que c’est la montée des mouvements sociaux qui a (involontairement certes) sauvé le capitalisme à la fin du 19ème en obligeant la bourgeoisie à lâcher sur la hausse des salaires, provoquant du même coup la naissance d’un marché intérieur de masse ? Les drapeaux rouges dans la rue c’est aujourd’hui une promesse de guérison de l’économie de marché ! La hausse des salaires devenue impossible dans les années 80 est aujourd’hui possible et nécessaire avec la 3ème Révolution Industrielle : grâce à ses gisements de productivité le coût salarial unitaire ne va pas monter avec la hausse de rémunérations, qui permettra par contre le retour des clients.  La contradiction actuelle est exactement la même que celle des années 30 : il faut monter les salaires pour trouver un marché intérieur et il faut ne pas les augmenter pour conserver la viabilité des entreprises…

Mais un scénario spontané de croissance autoentretenue comme durant les trente glorieuses est totalement impossible : la montée des salaires bute à présent sur la disparition des travailleurs syndiqués (moins de 8% des effectifs aujourd’hui en France), sur le poids du chômage qui entretient la peur et retient la contestation ouvrière, et sur la pression de la concurrence internationale qui oriente les rémunérations vers le bas.

Le choix d’une mondialisation échevelée est lui-même purement idéologique et directement issu du retour en force de l’ultralibéralisme. La croyance aveugle, irraisonnée, dans les bienfaits du libre-échange total mettant aux prises poids lourds et poids plumes est un véritable intégrisme du marché : que chacun, dit la vulgate, se spécialise dans ses points forts et la communauté des peuples industriels s’enrichira mutuellement. Roulons dans des voitures chinoises, achetons des médicaments indiens, du pétrole russe et vendons des TGV, des Airbus, des satellites à lancer sur orbite etc. Chacun aura des marchandises à moindre coût et pourra ainsi acheter plus, développant par là-même un processus vertueux de croissance des niveaux de vie et de développement…

Certes le principe est bon, mais en temps de crise il se passe exactement l’inverse : avant même que les salaires ne montent sous l’effet d’entraînement d’un processus d’élargissement des marchés, le pouvoir d’achat descend au contraire sous l’effet de la concurrence des pays pauvres ! D’où l’arrêt de la croissance des vieux pays industriels dont les entreprises délocalisent à qui mieux mieux leur production pour rester concurrentiels : la moitié du chiffre d’affaires des firmes du CAC 40 se fait à l’étranger ! La croissance des pays neufs, elle, bute sur l’insuffisance de leurs marchés intérieurs : ils ont des bas salaires pour produire mais ne peuvent consommer. Bref, là où tout le monde devait s’enrichir et s’entraider, nous inventons le meilleur moyen de couler ensemble. En fait les salaires chinois ont effectivement monté, de 0,5 $ de l’heure en 2000 à 4,5 $ prévus pour 2015, provoquant un début de retour de certaines multinationales, mais nous avons encore largement le temps de mourir avant qu’ils ne rattrapent les nôtres !

Il ne s’agit pourtant pas de jeter le bébé avec l’eau du bain et de revenir au protectionnisme : le libre-échange est bon mais il doit être encadré. Exactement comme la finance internationale.

C’est d’autant plus rageant que la reprise d’un développement durable est à portée, avec les contours de plus en plus nets des nouveaux métiers et objets de la 3ème révolution industrielle et de la croissance verte -dont certains sont déjà largement utilisés- qui vont déboucher sur une étape supérieure des civilisations matérielles (voiture électrique, bâtiments à faible consommation d’énergie, robots industriels ou ménagers, tourisme de masse, applications biologiques en matière agricole, de santé, d’antipollution ; écrans tactiles, civilisation de l’information et de l’image, jeux et loisirs électroniques etc. bref l’infinité foisonnante du virtuel).

Pas plus que pendant la crise des années 30 le capitalisme ne se sortira tout seul de l’ornière et ce n’est pas la guerre qui l’en a sorti à l’époque, mais l’avènement de la société de consommation, les réformes du droit du travail, les politiques de relance budgétaires et la poussée des organisations syndicales. Mais cela, l’ultralibéralisme, qui n’a ni vision, ni connaissances historiques, mais seulement la religion individualiste et libertaire du court terme est incapable de le comprendre et il s’en prend à l’État : il faudrait diminuer les dépenses de l’État et de la Sécurité sociale, privatiser les services publics, renforcer la concurrence et la concentration des groupes industriels etc…

Hélas les déficits publics ou l’endettement ne viennent pas aujourd’hui d’un État trop dépensier mais du marasme économique qui empêche l’activité de reprendre et d’alimenter les rentrées d’impôts et de cotisations sociales et ce marasme économique est aujourd’hui artificiellement autoentretenu par des politiques d’austérité absurdes qui croient guérir le mal alors qu’elles en sont devenues la cause ![14]

Il n’y a pas d’autre choix que d’achever l’Europe

Seule une vaste relance conjoncturelle de la Demande (Keynes) est aujourd’hui capable de nous sortir de l’ornière d’une crise de sous-consommation (Marx) et de faire repartir le capitalisme de l’Offre (Smith) grâce à la troisième révolution industrielle (Schumpeter), que 30 années de restructurations ont fait suffisamment mûrir. Alors tous les déficits, les problèmes d’endettement et autres problèmes de financement de la sécurité sociale ou de dépenses environnementales peuvent  être solutionnés grâce à l’augmentation des rentrées fiscales et des cotisations sociales et à la diminution des allocations chômage et aides sociales en raison de la résorption du chômage.

Si nous reprenons une dernière fois notre petit modèle, nous avons vu (cf note 10) qu’avec un déficit initial de 14 salaires (financé par un emprunt équivalent), les 70 chômeurs réintègrent le circuit productif, ils produisent 70 x 20,4 = 1428 objets ce qui porte la production totale à 10200 + 1428 = 11628. La consommation monte à (570 x 17) + 1700 = 11390 objets et il reste donc un surplus de 238 objets permettant une hausse de salaires et des investissements pour augmenter la productivité future, ainsi que le remboursement progressif de l’emprunt étatique au fur et à mesure de l’accroissement des revenus et donc des recettes fiscales[15]. S’il était impossible d’augmenter autant la production privée sans services publics supplémentaires, il faudrait un peu plus de fonctionnaires ; l’on aurait alors un surplus moindre et une croissance moins vive mais équilibrée[16].

Ce que je dis là avec une simple arithmétique ancrée dans le vécu est une banalité pour bien des économistes mais sur le plan médiatique il s’agit d’une révolution copernicienne, tant l’emprise de l’idéologie est forte aujourd’hui. Comme l’explique le prix Nobel d’économie Paul Krugman les succès académiques de la modélisation sophistiquée, purement mathématique, et sans lien avec la réalité concrète, ont diffusé dans l’enseignement supérieur des recherches abstraites assurant la carrière de cohortes d’étudiants, professeurs, experts de tout poil auprès des banques, entreprises, agences de notation, institutions internationales, ce qui a pesé lourd dans la survenue de la crise financière actuelle par pure dérive intellectualiste.

Or ce n’est pas en appliquant les préceptes des talibans ultraorthodoxes du FMI que les pays d’Amérique latine, la Russie ou la petite Islande se sont sortis d’affaire et ont récupéré une situation économique équilibrée mais au contraire en refusant l’austérité pour une politique de bons sens, reportant à plus tard le remboursement des créanciers imprudents ! Il ne s’agit pas d’appeler à la révolte contre le grand capital en niant les dettes, comme l’a fait Fidel Castro en 1984, mais à remplacer des élites incapables. Ce n’est pas une Révolution, c’est la Démocratie. D’ailleurs les multinationales (banques ou entreprises) ne sont pas des ennemis de classe mais au contraire des chevaux de trait (comme disait si bien Sir Winston Churchill à propos du patronat) : elles ont besoin d’être tenues en laisse…

La relance pour être efficace n’est possible que dans le cadre européen (intégré pour 60 à 70 % de son commerce extérieur qui est intrazone) qu’il faut urgemment achever c’est-à-dire doter d’un véritable exécutif, d’une véritable Constitution, avec du souffle et d’un vrai budget (1% du PIB en Europe contre 20% aux Etats-Unis) ! Bien sûr ce n’est pas facile : l’Union européenne n’est qu’un chantier en pleine construction et l’achèvement sera encore long mais on peut déjà agir en transformant le rôle de la BCE : prêteur en dernier ressort elle pourrait vaincre la spéculation internationale et stopper la crise de l’euro. Et là, la bataille que l’on dit politique est avant tout idéologique !

Aujourd’hui l’idéologie est passée du côté de la droite, c’est elle qui entretient cette utopie mensongère et mortifère de la nécessité de l’austérité pour muscler l’économie, avec la même rage qu’hier la gauche voulait s’en prendre aux entreprises et au profit dans le cadre d’une vision de l’exploitation du travail et du rêve absurde d’une société sans classes.

De même que les socialistes ont dû se convaincre dans les années 1980 de la nécessité de la compétition industrielle et ont su interrompre leur cap déréalisant d’une rupture forte avec le capitalisme, de même les libéraux aujourd’hui dans les années 2010 doivent comprendre les mécanismes de marché du côté de la Demande et retrouver une bonne dose de réalisme dans leur approche du monde de la finance.

Le meilleur moyen de les aider reste encore leur défaite électorale…

C’est ainsi qu’en 1929 les politiques libérales de Hoover aux Etats-Unis, Laval en France, Brüning en Allemagne etc., n’ont fait qu’aggraver la crise avant que les élections ne les remplacent par Roosevelt, Léon Blum et… Hitler !

Mieux vaut donc ne pas trop attendre que l’Histoire nous repasse les plats, car si la première fois c’est une tragédie, la seconde fois c’est une sinistre farce, précise Marx dans son 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte ! L’ »UMPS » a trop tendance à enfouir sa tête dans le sable de l’idéologie politiquement correcte, qui est en fait un néo-marxisme BCBG (de droite comme de gauche) dont l’essentiel du message revient à penser que le politique est sans prise sur le réel.

Paradoxalement ce sont les Mélenchon, Le Pen, Bayrou et autres Écolos qui font en réalité preuve d’imagination et de volontarisme. Ce sont des agitateurs d’idées très utiles. Toutes les composantes du pays sans exception sont nécessaires à sa résurrection et personne ne sauvera l’Europe sinon elle-même, mais ce faisant elle contribuerait à fabriquer un monde qui porterait encore ses valeurs.

Prof K.O.  Moscou. 20 mai 2012

 


[1] Cette question de la croissance va devenir la tarte à la crème de la science économique dominante, l’école libérale néoclassique, après la deuxième mondiale, à partir de la célèbre fonction macroéconomique Cobb-Douglas de 1928. A la même époque le mathématicien Von Neumann s’intéresse à un modèle à 2, voire n secteurs et déjà au 19ème Marx balbutiait dans cette direction (cf livre 2 du Capital) avec ses modèles de la reproduction élargie. Dans les années 1970 le néo-ricardien Piero Sraffa utilise dans sa critique des néoclassiques l’approche traditionnelle sectorielle de l’école classique. A côté de cette recherche canonique notre petit modèle doit avoir l’humilité de la sardine face au cachalot : il reste ultra rudimentaire (il est à un seul facteur : le travail), mais il s’agit seulement ici d’éclairer les relations entre l’économie et l’Etat et à cet égard il demeure, même aujourd’hui, tout à fait opérationnel.

[2] Il y a là un paradoxe cocasse car si, d’un point de vue idéologique, les libéraux sont parmi les meilleurs chantres du personnage talentueux de l’entrepreneur, la théorie libérale en revanche fait du comportement du chef d’entreprise une pure mécanique, exactement comme chez Karl Marx d’ailleurs ; la psychologie n’apparaissant que chez Keynes ou Schumpeter. Comme disait J. Robinson l’investissement s’explique par les « animal spirits », c’est-à-dire ce qui ne s’apprend pas dans une école de commerce.

[3] Après l’échec des politiques keynésiennes de relance qui ont suivi le choc pétrolier de 1973 et se sont enlisées dans la stagflation, après la victoire idéologique du monétarisme (avec Paul Volcker, le gouverneur du « Federal Reserve System », la Banque Centrale américaine) et après la victoire politique de la New Economics avec Margaret Thatcher et Ronald Reagan.

[4] La France est dans une fourchette haute pour le nombre d’emplois publics par habitant : 14,5 pour 100 habitants au Danemark, 13 en Finlande ou en Suède, 8 en France contre 6 en Allemagne, de l’ordre de 5,7 en Italie et en Espagne, 3,3 en Grèce. Le choix privé/public (en matière de santé, d’enseignement, retraites, équipements collectifs, aide au logement, etc.) est largement culturel et politique ; c’est là ce qui explique fondamentalement la différence entre taux de prélèvements obligatoires des nations (les États-Unis et le Royaume Uni accordent par exemple une place importante aux fonds de pension privés alors qu’en France ou en Allemagne les retraites sont essentiellement financées par la sécurité Sociale ; par contre la France, dotée d’une force nucléaire indépendante, est une puissance militaire bien plus importante que l’Allemagne, etc.). Quant aux services collectifs nécessaires au fonctionnement d’un pays moderne, ils doivent de toute manière être assurés et le poids des dépenses de l’État stricto sensu rapporté au PIB est partout semblable en Europe (on rappelle que les dépenses publiques concernent l’État, les collectivités locales et la sécurité sociale).

[5] C’est bien ce qui se passe aujourd’hui où le pouvoir d’achat populaire régresse, si l’on écarte la fiction du Revenu Moyen qui se maintient grâce à l’incroyable explosion des salaires et avantages des PDG et hauts dirigeants des groupes industriels et bancaires.

[6] Les groupes sociaux favorisés vont largement épargner un supplément de revenu, alors que les classes populaires, elles, ne pourront s’offrir que quelques pizzas supplémentaires pour quelques dizaines d’euros de moins à payer à l’Etat (c’est pourquoi il vaut mieux, au plan économique, agir par l’augmentation des impôts que par la réduction des dépenses publiques, vu la plus forte propension à consommer des couches populaires). L’effet de relance sur l’économie sera plus que limité, incitant le profit rendu à prendre une autre direction que celle de l’investissement productif national : le bas de laine, l’exportation de capital ou la spéculation boursière ou immobilière. Cet argument n’est sans doute pas décisif mais il vient largement tempérer l’optimisme libéral.

[7]  Attention : il s’agit ici de réduire la production de 85 objets et cela conduit à supprimer 4,16 postes dans un premier temps. Au début de l’exercice il s’agissait d’augmenter la consommation de 85, ce qui conduisait à embaucher 5 personnes produisant 102 objets.

[8] Le calcul serait rigoureusement identique en partant de 8585 objets-salaires du privé pour 505 personnes embauchées. Si X est la consommation du privé (que l’on recherche) on peut écrire que 8585/ X = 505 divisé par (1615 + X)/ 20,4 ; en effet (1615 + X) /20,4 c’est la production divisée par la productivité, c’est-à-dire l’emploi. Ce qui conduit à X = 8075. Donc la production globale est de 8075 + 1615 = 9690 et l’emploi total du secteur privé de 9690/20,4 = 475. On note que la production d’objets a reculé de 510 ce qui correspond aux 25 chômeurs supplémentaires du privé.

[9] Les dépenses initiales supplémentaires du gouvernement I entraînent des revenus supplémentaires qui seront à leur tour pour partie (un pourcentage c) dépensés d’où une deuxième vague de revenus etc. à l’infini. C’est-à-dire que le Revenu engendré total devient R = I (1+c+c²+… cⁿ). La parenthèse tend vers la limite 1/1-c. Dans notre petit modèle où l’épargne est réduite à l’impôt, la pression fiscale est de 1700/10200 = 16,666% et le multiplicateur vaut 6. On peut donc faire disparaître les 70 chômeurs en produisant 70 x 17 = 1190 objets-salaires en plus, mais avec un déficit budgétaire initial six fois moindre (198,333 objets soit l’équivalent de 11,666 salaires). Hélas le même mécanisme joue en sens inverse en cas de diminution des dépenses publiques, ce qui anéantit les effets de la politique d’austérité… C’est toute la différence entre économie et gestion ! En matière de gestion d’entreprise, si j’ai un compte d’exploitation tel que : dépenses = 2 et recettes = 1,5 (soit un déficit de 0,5), je vais essayer de comprimer mes dépenses de 0, 5 € en taillant dans divers postes pour parvenir à l’équilibre financier, soit 1,5 de recettes et de dépenses. Mais en termes de politique économique, voici ce qui va se passer (en raisonnant au plus simple sur une TVA à 20%) : comprimer de 50 cents les dépenses publiques, qui représentent un revenu pour les fournisseurs de l’État (lesquels vont les dépenser à leur tour), entraîne une perte de 50 x 20% = 10 cents de recettes fiscales ; Mais les 40 cents restants avaient entraîné 40 x 20% = 8 cents de recettes fiscales, à présent perdues ;  les 32 cents restant de revenus avaient entraîné 32 x 20% = 6,4 cents de recettes fiscales, à présent perdues,  etc. à l’infini. Au total, les impôts perdus sont égaux à : 50 x (20%) + ((50×80%) x 20%) + ((50×80%) x 80%) x 20%), etc… Soit 10  +  8   +   6,4  +… etc., c’est-à-dire : 50 x (20%) (1 + 80% + 80%² +…  80%ᶰ). La suite infinie tend vers 1/ 1- 80%, soit 5. Au total la TVA perdue par la compression du budget = 10 x 5= 50 cents, les dépenses sont maintenant égales à 1, 5 mais les recettes à 1 et le déficit est inchangé à 0,5 ! Mais la crise s’est approfondie du montant des restrictions… Évidemment dans le cadre de ce petit modèle on retrouve toujours à la fin la somme de départ car rien n’est dit sur le temps que prennent les vagues de dépenses et l’on suppose qu’elles se produisent à l’infini durant la période.

[10] C’était tout de même la première à avoir violé le pacte de stabilité et de croissance en 2003 ! En fait l’Allemagne impose le diktat de sa rigueur depuis plus de trente ans, bien avant le passage à l’euro. La France a toujours dû s’aligner sur le taux directeur de la Bundesbank. On ne peut cependant pas en vouloir à Helmut Kohl (chancelier de 1982 à 1998) qui est parvenu à maintenir l’axe franco-allemand, à imposer l’euro aux milieux bancaires (plus que réticents) du pays et à avaler la réunification allemande de 1991, qui va faire exploser le budget. Par contre Schröder (chancelier de 1998 à 2005) en réduisant drastiquement les dépenses publiques et en réduisant fortement les prélèvements obligatoires fait grimper l’endettement allemand de 59,8% du PIB en 1997 à 68, 6% en 2005 …

[11] Article 123 du Traité sur le fonctionnement de l’UE, nouvelle appellation du Traité de Rome depuis 2009.

[12] Le New York Times lui-même écrit en 2010 que la banque Goldman Sachs avait conseillé la Grèce pour rendre ses comptes présentables et lui permettre d’intégrer l’Euroland ; par la suite elle lui prêtera à un taux d’enfer pour faire face à son endettement…

[13]  Ce pacte de stabilité renforce la rigueur des limites du déficit budgétaire (3% du PIB et 60% en déficit cumulé) selon les critères de Maastricht. Il introduit la notion de « déficit structurel » par rapport à un PIB potentiel, en réalité non mesurable, et décrète que le déficit ne doit pas excéder 0,5% du PIB, en prévoyant des sanctions. Cette règle d’or est un pur non-sens ubuesque.

[14] Dans les années 1970 effectivement le système économique s’était grippé avec une montée des salaires supérieure aux gains de productivité en raison de la surpuissance des mouvements syndicaux et de la critique sociale (c’est particulièrement net en France avec la poussée du marxisme triomphant des années 68/75), et les entreprises avaient commencé à chercher une solution du côté de la délocalisation de la production dans des pays à bas salaires. Mais, après 30 ans de redressement des forces du capital, le balancier est allé beaucoup trop loin dans l’écrasement des revenus salariaux : la porte de sortie de crise nous reste interdite par le déséquilibre actuel du partage de la valeur ajoutée au détriment des revenus modestes : de 5 à 10% du PIB ont filé dans les surprofits et les très hauts salaires, la financiarisation effrénée, la spéculation folle et totalement improductive. Comme dans les années trente le salut du capitalisme a besoin de manifestations, de cortèges syndicaux, de drapeaux rouges…

[15] On pourrait certes le rembourser in extenso dès la première année puisque le surplus équivaut à la dette, mais cela reviendrait à nous ramener à une situation certes sans chômage mais stationnaire.

[16] On pourrait penser que le nombre de fonctionnaires va croître proportionnellement : 1/6 de la population active, soit + 11,66 personnes et que le surplus va disparaître, la consommation des nouveaux employés et fonctionnaires (70 x 17 = 1190) épuisant la hausse de la production d’objets 58,33 X 20,4 = 1190, mais le problème ici n’est pas le symétrique de celui du départ. Il s’agissait au début de l’exercice de produire autant de services publics avec moins de fonctionnaires ce qui est impossible sans recours à la mécanisation ou à la rationalisation des dépenses budgétaires, il s’agit ici de savoir dans quelle proportion l’augmentation des services publics doit accompagner une augmentation de la production marchande (loi de Wagner).

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