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Le billet du professeur KOLESSNIKOW N°5

N°5 : mai 2021. Comment amadouer le dragon de la Dette Publique ? 

Au Moyen Age il n’était pas rare pour un prince d’éteindre sa dette en faisant trucider son banquier. Aujourd’hui ce serait plutôt l’inverse : lors de la crise de l’euro (2010) le FMI et l’Europe (UEM) ont préféré trucider la Grèce pour qu’elle rembourse ses dettes… Les crises de la dette publique ont été nombreuses, cf. celle du Tiers Monde en 1982 ou l’annulation de moitié des dettes allemandes en 1953, le refus bolchevik d’honorer les emprunts russes après 1917, pour les plus récentes et les plus connues. Mais dans la sphère économique et sociale rien n’est simple car l’idéologie domine. Dans le sillage de la critique de Marx, syndicats et partis de gauche ont émergé à la fin du 19ème et ont lutté si fort qu’ils ont sauvé le capitalisme (sans le vouloir) en lui ouvrant un marché intérieur. Un siècle plus tard leur surpuissance à l’époque de l’après Mai 68 a failli étouffer les entreprises qui maintenaient en place la société de consommation, jusqu’à ce que le retour du libéralisme vers 1980 permette à nouveau à l’industrie de respirer et de se tourner vers la 3ème Révolution Industrielle. Mais, à son tour, l’idéologie, ultralibérale cette fois (qui a subverti y compris la gauche modérée), nous a amené en 20 ans à une mondialisation échevelée et à une politique d’austérité sans fin, apportant chômage, précarité, pauvreté et désespérance, que bien sûr les élites ont du mal à percevoir.

Il aura fallu la crise du Covid pour rompre enfin avec cet envoûtement mortel et ouvrir en grand les vannes du déficit public, transfert sanguin permettant au corps de l’économie de ne pas sombrer au plus profond d’un scénario genre crise de 29. Évidemment cela a sécrété un emballement de la dette, dont nombre de nos élites, armées de leurs lunettes d’experts comptables à augmentation de bêtise résiduelle, disent vouloir sortir au plus vite par une super-austérité en continuant d’accabler l’État dispendieux ! Pour l’instant nous sommes dans une situation de survie (qui aurait sans doute été moins grave si le politique ne s’était pas couché devant une expertise médicale hypermédiatisée mais autiste, comptant les dégâts infligés à l’économie pour quantité négligeable), et, on le rabâche suffisamment, la dette actuelle ne coûte rien vu les taux d’intérêts négatifs accordés aux États. En effet la FED et la BCE pratiquent depuis 2015, malgré la réticence de plusieurs banquiers centraux une politique de “quantitative easing” (financement très favorable pour les agents non financiers et même pour les banques, avec les programmes TLTRO : targered longer-term refinancing operations ; déjà depuis la crise de 2008 les taux directeurs des banques centrales étaient fortement orientés à la baisse) dans une configuration où l’excès phénoménal d’épargne du côté prêteurs trouve dans les États solides la meilleure garantie : on se bat pour prêter à taux (réels voire nominaux) négatifs, mais permettant au moins d’assurer à peu près la survie du capital…

Les pays développés européens ne sont pas comparables à l’Argentine qui se débat dans les difficultés depuis 1945 et dans la dette depuis 2000, mais il ne faut pas oublier que l’Italie par exemple a vu sa croissance cassée pendant 30 ans par des politiques restrictives qui ont empêché le remboursement de la dette alors que le pays dégageait des excédents budgétaires (hors intérêts), d’où à la longue la victoire des partis antisystème. Finalement Macron et Merkel arrachent en 2020 à l’Europe un plan de relance de 750 milliards € (dont 209 milliards pour l’Italie). En économie les effets pervers sont toujours dominants et nous amènent finalement dans la direction opposée à celle qui a été choisie, car les esprits ne sont jamais lucides alors que le réel suit une logique implacable. Le remboursement de la dette, ainsi mise en perspective, ne peut se concevoir que dans une logique de croissance forte qu’il faut aider à repartir.

Le but d’une banque centrale n’est pas de gagner de l’argent, contrairement aux banques commerciales. La BCE doit réguler et fluidifier le système bancaire dans son rôle de financement de l’économie et prévenir tout emballement inflationniste. Les avances à fonds perdus pour un État souvent bien endetté sont une vieille tradition notamment dans l’après 2ème Guerre. Si l’on regarde depuis le 18ème siècle, les dettes ont été annulées, étalées sur des décennies, parfois mangées par l’inflation. Toute la difficulté consiste à concilier les objectifs de court et moyen terme : on ne peut pas décider de rembourser d’abord sans quoi l’on meurt d’asphyxie financière, on ne peut pas non plus ne pas rembourser sauf à s’extraire du marché.

Se financer sur avances de la banque centrale puis annuler ses dettes, c’est de l’argent magique pour l’État. Dans la réalité économique, il s’agit bien de faire naître de l’argent sans contrepartie matérielle : les avances de la banque centrale à l’État ne lui coûtent rien (un billet de banque de 200 € ou d’une pièce d’un euro revient en gros à une dizaine de cents à la production) ! Nous ne sommes plus aux temps des pièces d’or et d’argent et la monnaie aux temps modernes c’est de la confiance : les banques ont ce pouvoir fou de monétiser la richesse future, permettant à la production de se réaliser en finançant l’investissement. Cela fait longtemps que les banques ne prêtent pas l’argent qu’elles possèdent comme aux temps féodaux, elles créent au contraire ex nihilo l’argent qu’elles prêtent : la monnaie moderne c’est du crédit. Bref la monnaie possède réellement un caractère magique ou plutôt extrêmement complexe…

En soi l’annulation des dettes à la Piketty, échangées contre l’investissement dans la transition énergétique n’est pas choquante ni immorale : intellectuellement, c’est même séduisant mais en pratique la monnaie étant un ciment social dont la valeur est garantie par la solidité des institutions qui seule permet de réemprunter à long terme sur les marchés financiers, on ne peut politiquement parlant s’amuser à jouer ouvertement avec la dette. Il faut la rembourser (au moins la majeure partie) en l’étalant dans le temps et le seul moyen s’appelle la croissance économique. Lorsque l’État gaspille les ressources de la nation dans un monstre kafkaïen Éduc Nat où tous les jeunes sont sommés de passer dans un lit de Procuste qui tente de les étirer jusqu’à BAC + 5 ce qui casse tout le système, ou bien lorsque le millefeuille administratif obtenu à l’issue des vagues de décentralisation aboutit paradoxalement à la montée des dépenses de la fonction publique, à la confusion des compétences et à l’inefficacité générale, on est en droit de demander un audit sur la qualité des réformes ! Mais lorsque le Trésor Public bénéficie d’avances pour financer la justice, construire des routes, aider la réinsertion, compléter le filet de la protection sociale, etc., de manière à faire correctement fonctionner le pays, ce n’est pas choquant c’est tout simplement le rôle de l’État, même dans sa version libérale. C’est cela qui permet la croissance et donc tout naturellement le retour des recettes publiques. Ce qui est vraiment choquant c’est que la France ne possède que 102 Rafales en 2021 (dont 12 en plus ont été cédés à la Grèce face aux appétits montants de la Turquie) et un seul porte-avions ! Les USA figurent parmi les plus endettés au monde en termes de dette publique par habitant, sont-ils en cela affaiblis ou renforcés ?

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