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Le billet du professeur KOLESSNIKOW N°4

N°4 : avril 2021. Poutine est un tueur, dixit Joe Biden. Décryptage…

Le tout nouveau président américain aurait-il “pété un câble” (un peu comme Erdogan qui invitait le président Macron à se faire soigner mentalement fin octobre 2020) ? Pas sûr que la logique des relations internationales soit si primaire… Bien entendu, Joe Biden, qui est un vieux de la vieille, sait bien que les États-Unis ne sont pas des amateurs en matière d’assassinats politiques et de coups tordus de la CIA : ils savent faire également ! Cf. Mossadegh en 53 ; Lumumba 61 ; Che Guevara 67 ; Martin Luther King 68 ; Allende 70 ; général Dlimi 83 au Maroc, pour n’en citer que quelques-uns (évidemment on n’a pas plus de preuves de l’implication du gouvernement US dans ces crimes que pour les assassinats de Politkovskaïa, Berezovsky, Litvinenko et autres Nemtsov par le FSB côté russe) ; avec Gina Haspel (surnommée la déesse de la torture par la presse critique américaine parce qu’elle avait dirigé cinq prisons secrètes de par le monde) à la tête de la CIA jusqu’à la fin du mandat Trump (et remplacée par William J. Burns depuis le 23 mars) et la base de Guantanamo, où sont embastillés qui ils souhaitent, les États-Unis d’Amérique sont au moins à égalité avec le FSB, qui sert le pouvoir de Vladimir Poutine… Alors ?

Eh bien Joe Biden a d’abord besoin de se démarquer de Trump, vu que sur le plan chinois on ne voyait aucune différence de politique étrangère. Là où le républicain nourrissait une sympathie coupable (aux yeux des démocrates) à l’égard de l’homme fort du Kremlin, Joe Biden doit rendre des gages à sa puissante aile gauche symbolisée par la vice-présidente Kamala Harris : lobbies politcorrects LGBT, minorités agissantes des mouvements noirs et hispaniques, gauche-caviar progressiste de la Côte Ouest (mais également de Floride et de Californie) pour laquelle Poutine c’est le diable. Le nouveau président veut brandir l’étendard des valeurs officielles de la gauche américaine : justice sociale, égalité des droits, respect des minorités, affirmation des principes démocratiques, etc., alors que le secrétaire d’État Mike Pompeo avait déjà pointé la Russie le 19/12/20 en dénonçant les auteurs de la cyberattaque majeure dont avaient été frappés les États-Unis (qui remonte à plus de six mois et à laquelle Trump n’avait pas réagi). La déclaration de Biden est donc aussi à usage interne, d’autant que républicains et démocrates (dont il lui faut à présent pacifier les rapports), se perçoivent toujours, en tant qu’Américains, comme les représentants de l’Empire du Bien contre celui du Mal caractérisé par la dictature du chef, le mépris des droits de l’Homme, l’écrasement de toute opposition politique…

Mais Biden veut également changer son image de “sleepy Joe” que lui avait collée Trump et montrer ses muscles à Poutine, dans un contexte de rapprochement (y compris militaire) entre la Chine et la Russie, et là c’est maladroit car le Russe n’est pas très sensible aux paroles alors que le reste du monde est choqué par un langage indigne d’un chef d’État. C’est également inquiétant vu que les États-Unis demeurent convaincus depuis toujours qu’ils sont le rempart de la démocratie dans le monde… On étonnerait beaucoup l’Américain moyen en lui disant que nombre de banquiers et de milliardaires de l’industrie américains avaient contribué à financer la révolution de 1917 et faisaient du business avec les bolcheviks ; Et ce serait pareil aujourd’hui avec l’implication des États-Unis dans le renversement de Saddam Hussein et le financement des révolutions de couleur : “where is the problem ? Nous, on aide Moyen-Orient, Ukraine, etc., à combattre dictatures, c’est bien no ? “. Bref le citoyen américain (si tant est que l’on puisse évoquer une telle généralité) ne perçoit pas du tout la quantité de mal, de chaos, et encore moins de machiavélisme, projeté dans le monde par les élites des États-Unis d’Amérique : force terrifiante des multinationales et des GAFA, les nouveaux maîtres du monde, qui remodèlent l’humanité à leur convenance pour en faire un consommateur mondial sous contrôle, naïveté coupable des interventions militaires américaines désastreuses (Vietnam, Amérique du Sud, Moyen-Orient…) qui laissent derrière elles des pays dans la misère, la corruption et les guerres intestines, ingérence politique permanente et assassinats dans le tiers-monde pour y mettre en place et y soutenir des régimes corrompus alliés de l’Amérique, et stratégie de domination de la vieille Europe que les USA veulent maintenir divisée et contrôlée par l’OTAN afin qu’elle demeure une marche soumise et servile de l’Empire du dollar.

Sans doute Biden participe-t-il lui aussi honnêtement à cette “croisade du Bien” ; ce serait logique de le penser vu la force de caractère dont il a fait preuve pour accéder, au bout d’une vie entière de déboires politiques et de drames familiaux, à la magistrature suprême. Et c’est là le danger, car il ne se rend absolument pas compte qu’en face chez les Russes de Poutine on a exactement la même configuration, mais  inversée : là, le mal absolu c’est l’Amérique perçue comme décadente, alors que le régime de Poutine, quels que soient les griefs que l’on puisse lui opposer (corruption, manipulation, autoritarisme…) demeure pour la population le pire des systèmes à l’exception des autres et singulièrement de la démocratie, essayée sous Eltsine et synonyme de toute puissance de la mafia, de domination étrangère, de délabrement national, et de crise économique sans fin ! C’est là ce qui est inquiétant dans la géopolitique actuelle : on a des peuples arcboutés sur leur bon droit et dans leurs certitudes d’avoir raison. Lorsque le malentendu s’est installé, les risques d’escalade guerrière ne sont jamais très loin ; heureusement que par rapport à la guerre froide, d’autres acteurs sont là : Chine, Islam, Europe, Pays émergents, qui tempèrent et compliquent le jeu, et que les raisons d’espérer sont nombreuses : réalité de la 3ème révolution industrielle et besoin des échanges internationaux, nécessité du combat commun contre le réchauffement climatique, compréhension des erreurs du passé tant dans la gouvernance économique mondiale (crise de 29) que dans l’appréhension des conflits de civilisations (2ème Guerre mondiale)… Pas de doute : la vie est un long fleuve tranquille !

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